Chapitre 9 : Port Angeles

Il y avait trop de lumière pour que je puisse conduire à travers la ville en direction de Port Angeles. Le soleil était encore trop haut, au dessus de ma tête, et, malgré mes vitres teintées, il n'y avait aucune raison de prendre des risques inutiles. Plus de risques inutiles devrais-je dire.

J'étais certain de pouvoir trouver les pensées de Jessica à distance – elles étaient plus bruyantes que celles d'Angela, une fois que j'entendrais la première, je pourrais trouver la seconde. Et une fois que la nuit tomberait, je pourrais me rapprocher d'elles. Pour l'instant, je m'écartais de la route à l'entrée de la ville, pour m'arrêter sur un parking qui semblait peu fréquenté.

Je savais déjà où chercher – il n'y avait qu'une seule boutique de robes à Port Angeles. Il ne me fallut pas longtemps pour trouver Jessica, tournant sur elle-même devant trois miroirs, et je pus voir Bella dans sa vision périphérique, qui étudiait la longue robe noire qu'elle portait.

Bella a encore l'air énervée. Ha ha. Angela avait raison – Tyler en a trop fait. Mais je ne peux pas croire qu'elle soit à ce point bouleversée. Au moins, elle sait qu'elle a un cavalier de rechange pour le bal de fin d'année. Et si Mike ne s'amusait pas au bal, et ne voulait plus sortir avec moi? Et s'il demandait à Bella de l'accompagner au bal de fin d'année? Est-ce qu'elle aurait demandé à Mike de l'accompagner au bal si il n'avait pas parlé de notre rendez-vous ? Est-ce qu'il pense qu'elle est plus jolie que moi? Est-ce qu'elle pense qu'elle est plus jolie que moi?

- Je pense que je préfère la bleue. Ça fait vraiment ressortir tes yeux.
Jessica sourit à Bella, en se forçant un peu, le regard suspicieux.

Est-ce vraiment ce qu'elle pense? Ou veut-elle que je ressemble à une grosse vache samedi?
J'en avais déjà assez d'écouter les pensées de Jessica. Je cherchai Angela, tout près – ah, mais elle était en train de changer de robe, je m'éclipsai rapidement de son esprit pour lui rendre son intimité.
Bien, il n'y avait pas beaucoup de problèmes que Bella pourrait rencontrer dans ce magasin. Je les laisserais faire leur shopping, et retournerais vers elles quand elles auraient fini. Il ne restait plus très longtemps avant qu'il ne fasse sombre - les nuages commençaient à revenir, glissant depuis l'ouest. Je pouvais seulement les entr'apercevoir à travers les arbres épais, mais je savais qu'ils accéléreraient la tombée de la nuit. Je les accueillis avec bonheur, désirant plus que jamais leur ombre qui s'abattait. Demain, je pourrais de nouveau m'asseoir à côté de Bella au lycée, une nouvelle fois monopoliser son attention au déjeuner.

Donc, elle était furieuse après les présomptions de Tyler. J'avais vu ça dans sa tête – qu'il pensait vraiment aller au bal de fin d'année avec elle, c'était une évidence pour lui. Je me remémorai l'expression de Bella de cet après-midi là – le refus outré – et je ris. Je me demandai ce qu'elle pourrait bien lui dire là-dessus. Je ne voulais surtout pas rater sa réaction.
Le temps passa lentement tandis que j'attendais que les ombres s'allongent. Je vérifiais de temps en temps les pensées de Jessica ; sa voix mentale était la plus facile à trouver, mais je n'aimais pas m'y attarder trop longtemps. Je vis l'endroit où elles comptaient manger. Il ferait sombre au moment du dîner... Peut-être pourrais-je choisir le même restaurant par pure coïncidence... Je touchai le téléphone dans ma poche, pensant inviter Alice à dîner... Elle serait emballée par l'idée, mais elle voudrait aussi parler à Bella. Je n'étais pas sûr d'être prêt à ce que Bella soit plus impliquée dans mon monde. Un seul vampire n'était-il pas déjà assez problématique ?
Je vérifiai les pensées de Jessica une nouvelle fois, comme une routine. Elle pensait à ses bijoux, et demandait l'opinion d'Angela.

 - Peut-être que je devrais rapporter le collier. J'en ai déjà un à la maison qui serait parfait, j'ai dépensé plus d'argent que j'aurais dû... Maman va paniquer. A quoi je pensais ?
- Ça ne m'ennuie pas de retourner au magasin. Mais crois-tu que Bella nous cherchera?
Quoi ? Qu'est-ce que c'était encore ? Bella n'était pas avec elles ? Je regardai à travers les yeux de Jessica pour passer rapidement à ceux d'Angela. Elles étaient sur le trottoir en face d'une rangée de boutiques, en train de faire demi-tour. Bella n'était nulle part.

Oh, mais on s'en fiche de Bella ! pensa Jess impatiemment, avant de répondre à Angela.
- Ça va aller. On aura bien assez de temps pour aller au restaurant, même si on fait demi-tour. De toute façon, je pense qu'elle voulait être seule.
J'eus un bref aperçu de la librairie à laquelle Jessica pensait que Bella s'était rendue.

- Alors dépêchons-nous, dit Angela. J'espère que Bella ne pensera pas qu'on s'est débarrassées d'elle. Elle a été tellement gentille avec moi dans la voiture... C'est vraiment une fille adorable. Mais elle m'a semblé mal toute la journée. Je me demande si c'est à cause d'Edward Cullen ? Je parie que c'est pour ça qu'elle se posait des questions sur sa famille...
J'aurais du être plus attentif. Qu'avais-je manqué ? Bella déambulait toute seule, et elle avait posé des questions sur moi auparavant ? Angela se concentrait sur Jessica maintenant – cette dernière parlait de Mike Newton à présent –, je n'en tirerais rien de plus.

Je jaugeais les nuages. Le soleil se retrouverait bientôt derrière eux. Si je restais sur le côté gauche de la route, là où les immeubles bloquaient la lumière...
Je commençai à me sentir anxieux tandis que je conduisais à travers le trafic dense du centre ville. C'était quelque chose que je n'avais pas envisagé – Bella partant de son côté – et je ne savais vraiment pas comment la retrouver. J'aurais dû y penser.
Je connaissais bien Port Angeles. Je me dirigeai directement vers la libraire à laquelle Jessica pensait, espérant que ma recherche serait de courte durée, doutant que ce serait facile. Quand Bella rendrait-elle les choses faciles ?

Bien sûr, la petite boutique était vide, excepté une femme vêtue de façon anachronique, derrière le comptoir. Cela ne ressemblait pas du tout à un endroit auquel Bella pourrait s'intéresser – trop new age pour une personne rationnelle. Je me demandai si elle était vraiment entrée à l'intérieur.

Il y avait une place à l'ombre où je pourrais me garer... L'ombre continuait jusque sous l'auvent du magasin. Vraiment, je ne devais pas. Me balader en pleine journée était risqué. Et si une voiture réfléchissait la lumière du soleil vers l'ombre au mauvais moment?

Mais je ne savais pas comment chercher Bella autrement !

Je me garai et sortis, restant du côté le plus sombre. J'entrai rapidement dans le magasin, mais ne sentis pas l'odeur de Bella. Elle était venue ici, sur le trottoir, mais il n'y avait pas la moindre trace de son arôme dans le magasin.

- Bienvenue ! Puis-je vous aider ? commença le vendeur, mais j'étais déjà sorti.
Je suivis l'odeur de Bella aussi loin que l'ombre me le permit, stoppant à la limite du soleil.

Comme je me sentais impuissant – coincé par la ligne départageant l'ombre de la lumière qui se trouvait juste devant moi sur le trottoir ! Tellement limité.

Je pouvais seulement imaginer qu'elle avait continué à le long de la rue, vers le sud. Il n'y avait pas grand chose dans cette direction. Etait-elle perdue ? Cette possibilité lui ressemblait bien.

Je retournai dans ma voiture, conduisant doucement à travers les rues, la cherchant. Je sortis plusieurs fois de la voiture sous quelques endroits ombragés, mais je pouvais seulement sentir son odeur une fois de plus et la direction me désarçonnait. Où essayait-elle d'aller ?
Je fis plusieurs allers-retours entre le magasin et le restaurant, espérant la voir sur la route. Jessica et Angela étaient déjà là, essayant de décider si elles devaient commander, ou attendre Bella. Jessica voulait commander tout de suite.

Je commençai à scanner les esprits d'étrangers, cherchant à travers leurs yeux. Quelqu'un l'avait certainement remarquée.
J'étais de plus en plus anxieux au fur et à mesure qu'elle restait introuvable. Je n'avais jamais pensé à la difficulté qu'il serait de la trouver une fois, comme maintenant, qu'elle se trouverait hors de ma vue. Je n'aimais pas ça.
Les nuages s'amassaient à l'horizon, et dans quelques minutes, je pourrais suivre sa trace à pied. Alors, ça ne me prendrait pas trop longtemps. Seul le soleil me rendait inutile à ce moment précis. Juste quelques minutes supplémentaires, puis l'avantage serait de nouveau de mon côté, et le monde humain serait impuissant.

Un autre esprit, puis un autre. Tant d'esprits triviaux.

... je pense que le bébé a encore une infection aux oreilles...

... Est ce que c'était 640 ou 604...?

... Encore en retard. Je dois vraiment lui dire...
La voilà ! Aha !
Enfin, son visage. Finalement, quelqu'un l'avait remarqué !

Le soulagement ne dura qu'une fraction de seconde, puis je lus complètement les pensées de l'homme qui exultait devant son visage dans l'ombre.

Son esprit m'était étranger, et pourtant pas complètement inconnu non plus. J'avais un jour traqué des esprits similaires.

- Non ! criai-je et des grognements sortirent de ma gorge.
Mon pied enfonça l'accélérateur, mais où devais-je aller?
Je connaissais la direction générale de ses pensées, mais je ne savais pas où il se trouvait exactement. Quelque chose, il devait y avoir quelque chose – un panneau de rue, une devanture de magasin, quelque chose dans sa vision qui me donnerait sa position. Mais Bella s'enfonçait dans le noir, et les yeux de l'homme se focalisaient sur son expression apeurée – se délectant de sa peur.

Dans son esprit, le visage de Bella se confondait avec d'autres. Elle n'était pas sa première victime.
Mes grognements résonnèrent dans l'habitacle de la voiture, mais je n'y prêtai pas attention.
Il n'y avait pas de fenêtre dans le mur derrière elle. Un endroit industriel, loin des quartiers commerciaux. Ma voiture dérapa à une intersection, évitant un autre véhicule, tandis que je me dirigeais vers, je l'espérais du moins, la bonne direction. Au moment où l'autre conducteur klaxonna, j'étais déjà loin du bruit.

Regardez-la trembler ! gloussa l'homme. La peur était son moment favori.

- Ne me touchez pas ! La voix de Bella était claire et ferme, pas un cri.
- Ne sois pas comme ça, ma chérie.
Il la regarda tressaillir alors qu'un rire retentit d'une autre direction. Ce bruit l'irritait – La ferme, Jeff ! pensa-t-il – tout en se délectant du recul de Bella. Cela l'excitait. Il commença à imaginer ses supplications, la façon dont elle l'implorerait.

Je n'avais pas réalisé qu'il y avait d'autres personnes avec lui jusqu'à ce que j'entende des rires bruyants. Je scannai ses pensées, tentant d'y dénicher quelque chose qui pourrait m'être utile. Il commença à s'approcher d'elle, tendant les mains.

Les esprits autour de lui n'étaient pas aussi fous que le premier. Ils étaient tous plus ou moins intoxiqués, mais aucun d'entre eux ne réalisait jusqu'où l'homme appelé Lonnie avait prévu d'aller ce soir. Ils le suivaient aveuglément. Il leur avaient promis de s'amuser.

L'un d'entre eux fixa la rue nerveusement - il ne voulait pas se faire attraper, en train de harceler une fille - et me donna exactement ce que je voulais. Je reconnus la rue qu'il fixait.

Je grillai un feu rouge, glissant à travers un espace juste assez grand entre deux voitures roulant dans le trafic. Les klaxons résonnèrent derrière moi.

Mon téléphone vibra dans ma poche. Je l'ignorai.

Lonnie se rapprocha lentement de la fille, allongeant le suspens – le moment de terreur qui l'excitait. Il attendit son cri, se préparant à le savourer...

Mais Bella serra ses mâchoires et se contracta. Il fut surpris – il s'attendait à ce qu'elle coure. Surpris, et légèrement déçu. Il aimait traquer sa proie, l'adrénaline de la chasse.

Courageuse, celle ci. Peut-être même meilleure, j'imagine... elle a plus de lutte en elle.
J'étais à un pâté de maisons. Le monstre pouvait entendre rugir mon moteur maintenant, mais il n'y prêtait pas attention, trop concentré sur sa victime.
On allait voir combien il aimerait la traque une fois qu'il en serait la proie. On verrait ce qu'il penserait de mon style de chasse.
Dans un autre compartiment de mon esprit, je sélectionnais déjà les différentes techniques de torture que j'avais utilisées auparavant, recherchant la plus douloureuse. Il souffrirait pour ça. Il allait agoniser. Les autres allaient simplement mourir pour avoir pris part à cette horreur, mais le monstre dénommé Lonnie implorerait la mort bien avant que je ne lui fasse ce cadeau.
Il était au milieu de la route, se rapprochant d'elle.
Je tournai au coin de la rue, et mes phares éclairèrent la scène, immobilisant tous les autres. J'aurais pu écraser le chef, qui les avait amenés ici, mais c'aurait été une mort bien trop facile.

Je laissai la voiture tourner complètement sur elle-même, me retrouvant face à l'endroit d'où je venais, pour que la porte passager se trouve près de Bella. Je l'ouvris, elle se dirigeait déjà vers la voiture en courant.

- Monte ! criai-je
C'est quoi ça ?
Je savais que c'était une mauvaise idée ! Elle n'est pas toute seule.
Est ce que je dois couri r?

Je crois que je vais vomir...
Bella se jeta dans la voiture sans hésitation, refermant aussitôt la portière.
Puis elle me regarda avec l'expression la plus confiante que j'avais jamais vue sur aucun visage humain, et tous mes plans violents s'effondrèrent.

Il me prit bien moins d'une seconde pour constater que je ne pouvais pas la laisser dans la voiture pour m'occuper des quatre hommes. Que lui dirais-je, de ne pas regarder ? Ha ! Depuis quand faisait-elle ce qu'on lui demandait? Depuis quand agissait-elle de façon raisonnable et, surtout, pas dangereuse ?
Les emmènerais-je hors de sa vue, la laissant seule ici ? Il y avait peu de chances pour qu'un autre homme dangereux chasse ce soir, mais il y avait déjà eu peu de chances la première fois. Comme un aimant, elle attirait toutes les choses dangereuses à elle. Je devais la garder en vue.

Cela devait, pour elle, faire partie du même mouvement, alors que j'accélérais, l'éloignant de ses poursuivants, si vite qu'ils ne pouvaient que regarder ma voiture, ahuris. Elle n'avait pas vu mon instant d'hésitation. Elle devait penser que je voulais m'échapper depuis le début.
Je ne pouvais même pas le frapper avec ma voiture. Cela effraierait Bella.

Je voulais la mort de cet homme tellement sauvagement que ce désir boucha mes oreilles, brouilla ma vision, et laissa un goût amer sur ma langue. Mes muscles se tendirent sous l'urgence, l'envie, la nécessité. Je devais le tuer. Je le découperais, doucement, bout par bout, de la peau aux muscles, des muscles aux os...

Sauf que la fille – la seule fille au monde – s'agrippait à son siège des deux mains, me fixant, les yeux grands ouverts, et absolument confiants. La vengeance devrait attendre.

- Mets ta ceinture, ordonnai-je.
Ma voix était dure sous l'effet de la haine et de l'envie de tuer. Pas une envie normale. Je ne voulais pas me souiller en ingurgitant la moindre goutte de sang de cet homme.

 Elle attacha sa ceinture, sursautant lorsqu'elle émit un léger "clip". Ce tout petit son la fit sursauter, et pourtant elle ne cilla pas alors que je me ruais à travers la ville, ignorant tous les feux. Je pouvais sentir son regard sur moi. Elle semblait bizarrement sereine. Cela n'avait pas de sens – pas après ce qu'elle venait de vivre.
- Est-ce que ça va ? demanda-t-elle, la voix pleine de stress et de peur.

Elle voulait savoir si moi, j'allais bien ?
Je réfléchis à sa question pendant une fraction de seconde. Pas assez longtemps pour qu'elle remarque mon hésitation. Allais-je bien ?

- Non, dis-je en réalisant que mon ton était plein de rage.

Je l'emmenai vers le même parking désert où j'avais passé l'après-midi, dans le pire poste de surveillance du monde. Il y faisait noir maintenant, sous les arbres.

J'étais tellement furieux que mon corps se raidit, complètement figé. Mes mains glaciales voulaient écraser son assaillant, le réduire en si petites pièces que son corps ne serait jamais identifié...

Mais cela impliquait de la laisser seule, sans protection, dans le noir.

- Bella ? demandai-je les dents serrés.
- Oui ? répondit-elle la gorge enrouée.
Elle éclaircit sa voix.

- Est-ce que tu vas bien ?
C'était vraiment la chose la plus importante, la première priorité. La vengeance était secondaire. Je le savais, mais mon corps était empli de rage, m'empêchant de le penser.

- Oui.
Sa voix était toujours basse - la peur sans doute.

Donc, je ne pouvais pas la laisser.

Même si elle courait un danger constant pour une raison très énervante – l'univers me faisait une blague –, même si je pouvais être sûr qu'elle serait en parfaite sécurié durant mon absence, je ne pouvais pas la laisser toute seule dans le noir.
Elle devait être tellement terrorisée.

Pourtant je ne pouvais pas la réconforter – même si j'avais su comment faire, et ce n'était pas le cas. Elle pourrait certainement sentir la brutalité qui irradiait de moi, c'était évident. Je l'effraierais encore plus si je ne pouvais calmer le désir de dévastation qui bouillait en moi.
Je devais penser à quelque chose d'autre.

- Distrais-moi, s'il te plaît, la priai-je.

- Pardon ?
J'avais juste assez de contrôle sur moi même pour lui expliquer ce que je voulais.
- Parle-moi, dis-moi n'importe quoi, même des bêtises, jusqu'à ce que je me calme.
Je lui intimai cela, la mâchoire fermée. Seul le fait qu'elle avait besoin de moi me retenait dans cette voiture. Je pouvais entendre les pensées de l'homme, sa déception, et sa rage... Je savais où le trouver... Je fermai mes yeux, espérant ne plus le revoir...
- Hum... Elle hésitait – essayant de comprendre ma requête j'imagine. Je vais écraser Tyler Crowley demain avant les cours ?
Elle dit cela comme s'il s'agissait d'une question.

Oui – c'était ce dont j'avais besoin. Bien sûr, Bella allait dire quelque chose d'imprévu. Comme auparavant, une menace de violence venant de sa bouche était hilarante – tellement comique que cela résonnait en moi. Si je n'avais pas été en train de me consumer d'envie de meurtre, j'aurais ri.

- Pourquoi ? aboyai-je, pour la forcer à parler encore.

- Il dit à tout le monde qu'il m'emmène au bal de fin d'année, dit elle de sa voix outrée, comme un chaton se prenant pour un tigre. Soit il est fou, soit il veut toujours se faire pardonner pour avoir failli me tuer la dernière... enfin, tu te souviens, plaça-t-elle sèchement, et il pense que le bal de fin d'année est un bon moyen d'y arriver. Donc je pensais que si je mettais sa vie en danger, nous serions quittes et il n'essaierait plus de se faire pardonner. Je n'ai pas besoin d'ennemis et peut-être que Lauren me laisserait tranquille. Je vais tout de même devoir emboutir sa Sentra, elle continua, pensive à présent. S'il n'a plus de voiture, il ne pourra pas m'emmener au bal...
Il était encourageant de voir qu'elle se trompait parfois. La persistance de Tyler n'avait rien à voir avec l'accident. Elle ne semblait pas comprendre l'attirance qu'elle exerçait sur les garçons humains du lycée. Ne voyait-elle pas à quel point elle m'attirait moi non plus?

Ah, ça marchait. La fluidité de son raisonnement était toujours captivante. Je commençai à reprendre le contrôle, voir au-delà de la vengeance et la torture.

- J'en ai entendu parler, lui dis-je. Elle s'arrêta de parler, alors que j'avais besoin qu'elle continue.

- Vraiment ? demanda-t-elle incrédule.
Sa voix se fit plus énervée.
- S'il est paralysé par le choc, il ne pourra pas aller au bal non plus.
Je souhaitai trouver un moyen de lui demander de continuer à proférer des menaces de mort sans passer pour un fou. Elle ne pouvait pas avoir choisi un meilleur moyen pour me calmer. Et ses mots – de simples sarcasmes dans son cas, des hyperboles – étaient quelque chose dont j'avais vraiment besoin en ce moment.

Je soufflai et rouvris les yeux.

- C'est mieux ? demanda-t-elle timidement.

- Pas vraiment.
J'étais plus calme, mais je ne me sentais pas mieux. Parce que je venais juste de réaliser que je ne pourrais pas tuer l'homme nommé Lonnie, et pourtant c'était ce que je voulais, plus que tout au monde. Pratiquement tout.

La seule chose que je voulais plus que commettre un meurtre extrêmement justifié à présent, était cette fille. Et même si je ne pouvais pas l'avoir, juste la pensée de l'avoir rendait impossible ma petite partie de chasse de ce soir – peu importe combien elle aurait été justifiée.

 Bella méritait mieux qu'un tueur.

 J'avais passé sept décennies à essayer d'être quelque chose d'autre – n'importe quoi d'autre qu'un tueur. Malgré toutes ces années d'efforts, je ne mériterais jamais cette fille assise à côté de moi. Et pourtant je sentais que si je retournais à cette vie – celle d'un tueur – ne serait-ce que pour une nuit, je ne serais jamais digne d'elle. Même si je ne buvais pas leur sang – même si mes pupilles ne viraient pas à un rouge accusateur – ne sentirait-elle pas la différence?

J'essayais d'être quelqu'un de bien pour elle. C'était impossible. J'essaierais tout de même.

- Qu'est ce qui ne va pas ? murmura-t-elle.
Son haleine emplit mon nez, me rappelant pourquoi je ne la méritais pas. Après tout cela, malgré tout mon amour pour elle... elle me mettait toujours l'eau à la bouche.
Je serais aussi honnête que possible avec elle. Je le lui devais.

- Parfois, j'ai du mal à contrôler mes humeurs, Bella.
Je plongeai mon regard dans la nuit noire, espérant à la fois qu'elle comprendrait l'horreur de mes propos et en même temps qu'elle ne le fasse pas. Surtout qu'elle ne le fasse pas. Cours Bella, cours. Reste Bella, reste.
- Surtout qu'il ne servirait à rien que je retourne là bas pour régler leur compte à ces... 'Le seul fait d'y penser faillit m'arracher de la voiture. Je pris une profonde inspiration, laissant son odeur s'engouffrer dans ma gorge.) Enfin, j'essaie de m'en convaincre.

- Oh.
Elle ne dit rien d'autre. Quelle conclusion avait-elle tirée de mes propos? Je lui jetai un regard furtif, mais son expression était illisible. Peut-être sous le choc. Au moins elle ne criait pas. Pas encore.

Le silence s'installa un moment. Je luttais contre moi même, essayant d'être ce que je ne pouvais pas être.

- Jessica et Angela vont s'inquiéter, dit-elle doucement.
Sa voix était calme, je ne savais pas que c'était possible. Etait-elle sous le choc? Peut-être n'avait-elle pas encore intégré les événements de ce soir.
- Je devais les retrouver.
Voulait-elle s'éloigner de moi ? Ou s'inquiétait-elle seulement pour ses amies?

Je ne lui répondis pas, mais démarrai la voiture pour la ramener. Plus je me rapprochais du centre-ville, plus il était difficile de résister à la tentation. J'étais trop proche de lui.
Si c'était impossible – si je ne pouvais jamais avoir, ou même mériter la fille – alors pourquoi laisser filer cet homme sans le punir ? Je pouvais sûrement m'autoriser cela...
Non. Je ne lâcherais pas. Pas encore. Je voulais trop qu'elle se laisse aller.

Nous étions arrivés au restaurant où elle devait retrouver ses amies avant même que je réussisse à m'éclaircir les idées. Jessica et Angela finissaient de manger, et toutes les deux s'inquiétaient réellement pour Bella. Elles s'apprêtaient à sortir pour la chercher, du côté de la rue sombre.

Ce n'était pas une bonne nuit pour leur petite balade.

- Comment savais-tu où...?
La question interrompue de Bella me coupa, et je m'aperçus que j'avais encore fais une gaffe. J'avais été trop distrait pour lui demander où elle était supposée rencontrer ses amies. Mais au lieu de continuer l'interrogatoire en insistant sur ce point, Bella hocha simplement la tête en souriant à moitié.

Qu'est ce que ça voulait dire ?

Enfin, je n'avais pas le temps de m'interroger sur son acceptation bizarre de mon intuition encore plus bizarre. J'ouvris la porte.

- Que fais-tu ? demanda-t-elle, alarmée.

Je te garde en vue. Je ne veux pas que tu sois seule ce soir. Dans ce but.
- Je t'emmène dîner.
Eh bien, ça allait être intéressant. Cela ne me semblait plus être la même nuit que celle où j'avais imaginé emmener Alice avec moi, prétextant me retrouver dans le même restaurant que Bella et ses amies par hasard. Et maintenant, j'avais pratiquement rendez-vous avec elle. Mais ça ne comptait pas, parce que je ne lui laissais aucune chance de dire non.
Elle avait déjà sa portière à moitié ouverte – ça n'avait jamais été aussi frustrant d'avoir à marcher à une vitesse normale – au lieu d'attendre que je l'ouvre pour elle. Etait-ce parce qu'elle n'avait pas l'habitude d'être traité comme une dame, ou parce qu'elle pensait que je n'étais pas un gentleman ?

 J'attendis qu'elle me rejoigne, de plus en plus anxieux alors que les filles continuaient vers les ruelles sombres.
- Va arrêter Jessica et Angela avant que je ne doive les sauver elles aussi, ordonnai-je rapidement. Je ne pense pas pourvoir me contenir si nous rencontrons tes amis une nouvelle fois.
Non, je ne serais pas assez fort pour ça.

Elle trembla légèrement puis se ressaisit. Elle fit un pas dans leur direction puis cria “Jess ! Angela !” Elle leur fit un grand signe lorsqu'elles se tournèrent, essayant de capter leur attention.

Bella ! Oh, elle va bien ! pensa Angela, soulagée.

Légèrement en retard, non ? ronchonna Jessica, mais elle aussi sembla heureuse que Bella ne fût pas perdue ou blessée. Je l'appréciais déjà plus.

Elles se dépêchèrent de rejoindre Bella, puis s'arrêtèrent net, presque choquées en me voyant à ses côtés.
Non ! pensa Jessica, étonnée. Pas possible !
Edward Cullen ? Est-ce qu'elle est partie de son côté pour le retrouver ? Mais pourquoi aurait-elle posé des questions sur le fait qu'il soit parti si elle savait qu'il était là... J'eus un bref flash de l'expression mortifiée de Bella lorsqu'Angela lui avait appris que ma famille était souvent absente du lycée. Non, elle ne pouvait pas savoir, décida-t-elle.
Les pensées de Jessica passèrent de la surprise à la suspicion. Bella m'a caché ça.
- Où étais-tu passée ? demanda-t-elle, fixant Bella, en me jetant des coups d'oeil.

- Je me suis perdue, et puis j'ai rencontré Edward, dit Bella, en me montrant du doigt.
Son ton était remarquablement calme. Comme si c'était réellement tout ce qui s'était passé.
Elle devait être sous le choc. C'était la seule explication rationnelle.

- Ça ne vous dérange pas si je me joins à vous ? demandai-je – pour être poli.
Je savais qu'elles avaient déjà mangé.

Oh mon Dieu, qu'est ce qu'il est beau ! pensa Jessica, soudainement confuse.

Angela n'était pas plus rationnelle. Nous n'aurions pas dû manger. Whaou. Juste... Whaou !
Mais bon sang, pourquoi ne pouvais-je pas faire cet effet à Bella?

- Euh... bien sûr, acquiesça Jessica.

Angela fronça les sourcils.
- En fait, Bella, nous avons mangé en t'attendant, avoua-elle. Désolée.
Quoi ? La ferme ! protesta Jessica intérieurement.

Bella haussa légèrement les épaules. Tellement sereine. Définitivement sous le choc.
- C'est bon, je n'ai pas faim.

- Je pense que tu devrais manger quelque chose, m'opposai-je.
Elle avait besoin d'un peu de sucre dans le sang, même s'il sentait déjà assez bon, et je frémis. L'horreur allait s'abattre sur elle d'un moment à l'autre, et avoir l'estomac vide ne l'aiderait pas. Elle s'évanouissait facilement, je le savais par expérience.

Les filles ne seraient pas en danger si elles rentraient directement à la maison. Elles, le danger ne les suivait pas comme leur ombre.
Et je préférais être seul avec Bella – tant que c'était ce qu'elle voulait aussi.

- Ça ne vous dérange pas si je ramène Bella ce soir ? demandai-je à Jessica avant que Bella ne puisse répondre. Comme ça vous n'aurez pas à attendre le temps qu'elle mange.

- Euh... bien sûr, pas de problème j'imagine...
Jessica jeta un long regard à Bella, cherchant à savoir si c'était ce qu'elle voulait.

J'aimerais rester... mais elle le veut probablement pour elle seule. Qui ne le voudrait pas ? pensa Jess. Au même moment elle regardait Bella lui faire un clin d'½il.

Un clin d'½il ?
- D'accord, dit Angela rapidement, cherchant à s'éclipser le plus vite possible si c'était ce que Bella voulait. Et cela semblait être le cas.
- On se voit demain, Bella...Edward.
Elle lutta pour prononcer mon nom normalement. Puis elle attrapa la main de Jessica et commença à la tirer en arrière.

Je devrais trouver un moyen de remercier Angela.

La voiture de Jessica était tout près, sous les spots d'un lampadaire.
Bella les suivit prudemment du regard, un petite ride d'anxiété entre les yeux, jusqu'à ce qu'elles soient dans la voiture, donc elle devait être consciente du danger qu'elle avait couru. Jessica lui fit au revoir de la main, et s'en alla, et Bella lui rendit son geste. Ce ne fut qu'une fois la voiture disparue qu'elle prit une profonde inspiration et se tourna pour me regarder.
- Franchement, je n'ai pas faim, dit-elle.

Pourquoi avait-elle attendu qu'elles soient parties pour me le dire ? Voulait-elle vraiment être seule avec moi – même maintenant, ayant constaté ma furie meurtrière ?

Que ce soit le cas ou pas, elle allait manger quelque chose.
- C'est ce qu'on va voir, dis-je.

Je tins la porte du restaurant pour elle, attendant.

Elle soupira et entra.

Je marchai derrière elle vers les serveurs. Bella semblait toujours maîtresse d'elle-même. Je voulais toucher sa main, son front, vérifier sa température. Mais ma main glacée la repousserait, comme auparavant
.
Oh mon Dieu. La voix de l'hôtesse, extrêmement forte, fit intrusion dans mon inconscient. Mon Dieu mon Dieu.
Cela semblait être ma nuit pour tourner les têtes. Ou est ce que je ne m'en rendais compte que parce que je voulais faire le même effet à Bella ? Nous étions toujours très attrayants pour nos proies. Je n'y avais jamais autant pensé auparavant. D'habitude – sauf avec des personnes telles que Shelly Cope ou Jessica Stanley, qui semblaient imperméables à l'horreur – la peur prenait le dessus juste après la première réaction.

- Une table pour deux, s'il vous plaît, lançai-je puisque l'hôtesse ne parlait pas.

- Oh, euh, oui. Bienvenue à La Bella Italia. Hmm ! Quelle voix ! S'il vous plaît, suivez moi.
Ses pensées étaient préoccupées, calculatrices.
Peut-être que c'est son cousin. Elle ne peut pas être sa s½ur, ils ne se ressemblent vraiment pas du tout. Mais de la famille. Il ne peut pas être avec elle.
Les yeux humains étaient flous, ils ne voyaient rien clairement. Comment est ce qu'une femme à l'esprit si étriqué pouvait trouver mes qualités physiques – mes pièges à proies – attrayantes, et pourtant semblait incapable de voir la douce perfection de cette fille à côté de moi ?
Eh bien, pas besoin de l'aider, juste au cas où ils seraient ensemble, pensa l'hôtesse nous emmenant vers une table familiale en plein milieu du restaurant bondé. Est-ce que je peux lui donner mon numéro pendant qu'elle est là... ?
Je tirai un billet du fond de ma poche. Les gens étaient invariablement coopératifs dès qu'il s'agissait d'argent.
Bella était déjà en train de s'asseoir sans la moindre objection. Je lui fis non de la tête, elle hésita, penchant la tête de curiosité. Oui, elle allait être très curieuse ce soir. Cette foule n'était pas le meilleur endroit pour une conversation.
- Peut-être quelque chose d'un peu plus privé ? lançai-je à l'hôtesse, lui tendant l'argent.
Ses yeux s'ouvrirent sous l'effet de la surprise, puis se plissèrent tandis qu'elle fermait sa main autour du pourboire.
- Bien sûr.
Elle jeta un regard au billet en nous accompagnant dans un coin isolé.

Cinquante dollars pour changer de table ? Il est riche aussi. Evidemment – je parie que sa veste coûte plus cher que mon dernier bulletin de paye. Merde. Pourquoi veut-il être en privé avec elle ?
Elle nous offrit une table dans un coin tranquille du restaurant, d'où personne ne pouvait nous voir – voir les réactions de Bella quoi que je puisse lui dire. Je ne savais pas du tout ce qu'elle attendait de moi ce soir. Ou ce que je lui dirais.

Qu'avait-elle deviné ? Quelle explication s'était-elle fabriquée pour les événements de ce soir ?
- Est-ce que ça vous va ? demanda l'hôtesse.

- Parfait, lui répondis-je, légèrement agacé par le ressentiment qu'elle avait envers Bella, et je lui fis un grand sourire, toutes dents dehors.
Pour qu'elle voie qui j'étais.

Whoua.
- Euh... votre serveuse arrive tout de suite. Il ne peut pas être réel, je dois être en train de dormir. Peut-être qu'elle va disparaître... peut-être que je devrais lui écrire mon numéro de téléphone directement dans le plat, avec du ketchup...
Elle s'éloigna, continuant de chercher un moyen.

Bizarre. Bella n'était toujours pas effrayée. Je me souvins soudainement d'Emmett, se moquant de moi à la cafétéria, voilà déjà plusieurs semaines. "Je parie que j'aurais pu l'effrayer plus facilement que toi." Etais-je en train de perdre mon talent ?
- Tu ne devrais pas faire ça aux gens, tu sais.
Bella interrompit mes pensées d'un ton désapprobateur.
- Ce n'est vraiment pas juste.

Je fixai son expression critique. Que voulait-elle dire ? Je n'avais pas effrayé l'hôtesse, malgré mes intentions.
- Faire quoi ?

- Les éblouir comme ça – elle est probablement en train d'hyper-ventiler en cuisine maintenant.

Hmm. Bella avait presque tout juste. L'hôtesse n'était qu'à moitié cohérente en ce moment, me décrivant à une des ses collègues. Elle avait tout faux.

- Oh voyons, me secoua Bella tandis que je ne répondais pas immédiatement. Tu dois savoir l'effet que tu fais aux gens.
- Je les éblouis ?
C'était une façon intéressante de me décrire. Assez juste pour ce soir. Je me demandais quelle différence...

- Tu n'as pas remarqué? demanda-t-elle toujours critique. Tu penses que tout le monde arrive à ses fins aussi facilement ?
- Est-ce que je t'éblouis, toi ?
Ma voix se fit curieuse instantanément, et les mots sortirent, c'était trop tard pour revenir en arrière.

Mais avant que j'aie eu le temps de regretter trop profondément mes paroles, elle répondit.
- Fréquemment.
Et ses joues devinrent immédiatement roses.

Je l'éblouissais.

Mon c½ur sans battement se remplit d'espoir comme jamais auparavant.

- Bonjour, lança la serveuse en, se présentant.
Ses pensées étaient bruyantes, et plus explicites que celle de l'hôtesse, mais je ne lui prêtai pas attention. J'admirais le visage de Bella au lieu de l'écouter, regardant le sang affluer sous sa peau, ne remarquant pas à quel point cela enflammait ma gorge, mais plutôt comme cela illuminait son visage, comme cela effaçait son teint blanchâtre.

La serveuse attendait quelque chose de moi. Ah, elle voulait ma commande de boisson. Je continuai de fixer Bella, et la serveuse se tourna vers elle, presque irritée.

- Je vais prendre un coca ? dit Bella, presque en quête d'approbation.
- Deux cocas, corrigeai-je.
La soif – la soif humaine – était un signe de choc. J'allais m'assurer qu'elle ait le sucre du soda dans son système.
Elle avait l'air d'être en forme pourtant. Plus qu'en forme. Radieuse.

- Quoi ? dit-elle – se demandant sûrement pourquoi je la fixais.
Je n'avais pas réalisé que la serveuse était partie.
- Comment te sens-tu ? demandai-je
.
Elle cligna des yeux, surprise par la question.
- Ca va.

- Tu ne te sens pas nauséeuse, ou malade, tu n'as pas froid ?
Elle semblait encore plus perdue maintenant
- Je devrais ?
- Eh bien, en fait, j'attends le contrecoup.
Je lui souris à moitié, attendant qu'elle me contredise. Elle ne voudrait pas que je m'occupe d'elle.
Il lui fallut une minute pour me répondre. Ses yeux ne semblaient pas concentrés. Parfois, elle avait cet air, quand je lui souriais. Etait-elle... éblouie ?

J'aurais aimé le croire.

- Je ne pense pas qu'il y aura un contrecoup. J'ai toujours était très bonne pour refouler les souvenirs déplaisants.
Avait-elle enduré beaucoup de choses déplaisantes ? Sa vie était elle toujours aussi dangereuse ?
- Quand bien même, lui dis-je. Je me sentirai mieux lorsque tu auras ingurgité un peu de sucre et de nourriture.
La serveuse revint avec les deux cocas et une corbeille de pain. Elle les mit en face de moi, et me demanda ce que j'avais choisi, essayant de capter mon regard. Je lui indiquai qu'elle ferait mieux de demander à Bella, puis m'obligeai à éteindre ses pensées. Elle avait un esprit très vulgaire.
- Euh... (Bella jeta un coup d'oeil rapide au menu.) Je prendrai les raviolis aux champignons.
La serveuse se tourna vers moi, pleine d'espoir.
- Et pour vous ?

- Rien pour moi.
Bella prit une expression insultée. Hmm. Elle devait avoir remarqué que je ne mangeais jamais rien. Elle remarquait tout. J'oubliais toujours de faire attention avec elle.

J'attendis que nous soyons seuls.
- Bois, insistai-je.
Je fus surpris qu'elle s'exécute immédiatement sans aucune objection. Elle but jusqu'à ce que le verre soit complètement vide, et je lui tendis le second coca, fronçant légèrement les sourcils. Soif ou choc ?

 Elle but encore un peu, puis trembla légèrement.
- Tu as froid ?
- C'est juste le coca, dit-elle tremblant de nouveau, ses lèvres bougeant lentement comme si elle allait se mettre à claquer des dents.
Le joli chemisier qu'elle portait semblait trop fin pour la réchauffer convenablement; il la moulait comme une seconde peau, presque aussi fragile que la première. Elle était si fragile, si mortelle.
- Tu n'as pas de manteau ?
- Si. (Elle regarda autour d'elle, un peu perplexe.) Oh – je l'ai laissé dans la voiture de Jessica.

 J'enlevai mon blouson, espérant qu'il ne serait pas trop froid, à cause de la température de mon corps. Cela aurait été bien de pouvoir lui offrir un manteau chaud. Elle me fixa, les joues devenant rouges à nouveau. Que pensait-elle maintenant ?

Je lui tendis la veste au dessus de la table, elle l'enfila, puis trembla de nouveau.

Oui, ce serait vraiment bien d'être chaud.
- Merci, dit-elle.
Elle prit une inspiration profonde, puis repoussa les manches trop longues pour libérer ses mains. Elle reprit une longue inspiration.
Est ce qu'elle se sentait à l'aise? Sa couleur était toujours la bonne ; sa peau était crème, légèrement rosée en contraste avec le bleu foncé de son T-shirt.

- Cette couleur bleue te va très bien au teint, la complimentai-je.
J'étais juste honnête.

Elle piqua un fard, augmentant l'effet. Elle avait l'air en forme, mais il n'y avait pas besoin de prendre de risque. Je poussai le panier de pain dans sa direction.
- Vraiment, objecta-t-elle, devinant mes motivations. Je ne vais pas avoir de contrecoup.

 - Tu devrais pourtant – une personne normale en aurait un. Tu n'as même pas l'air ébranlée.
Je lui lançai un regard désapprobateur, me demandant pourquoi elle ne pouvait pas être normale, puis si je voulais vraiment qu'elle le soit.
- Je me sens en sécurité avec toi, dit-elle, ses yeux une nouvelle fois emplis de confiance.
Une confiance que je ne méritais pas.
Tous ses réflexes étaient faussés - inversés. C'était sûrement ça le problème. Elle ne reconnaissait pas le danger comme les autres humains. Elle avait les réactions opposées. Au lieu de courir, elle s'attardait, attirée par ce qui aurait dû l'effrayer...
Comment pouvais-je la protéger de moi-même alors qu'aucun de nous deux ne le voulait ?

- C'est plus difficile que je ne l'avais prévu, murmurai-je.
Je pouvais voir mes mots tourner dans son esprit, et je me demandai ce qu'elle en pensait. Elle prit un gressin et commença à le manger, sans sembler inquiétée par la situation. Elle mâcha pendant un moment, puis pencha la tête sur le côté pensive.

- D'habitude, tu es de meilleure humeur lorsque tes yeux sont si clairs, dit elle nonchalamment.
Son sens de l'observation implacable me stupéfia.
- Quoi ?

- Tu es toujours grognon quand tes yeux sont noirs. J'ai une théorie là-dessus, ajouta-elle d'un ton léger.

Donc elle avait sa propre explication. Evidemment. Je sentis un torrent d'appréhension m'envahir en me demandant à quel point elle s'était approchée de la vérité.

- Encore une ?
- Hmm-hm.
Elle mâcha un autre bout, complètement nonchalante. Comme si elle n'était pas en train de discuter des caractéristiques d'un monstre avec le monstre lui-même.

- J'espère que tu seras plus imaginative cette fois...
Je me décontractai en la voyant ne pas répondre. J'espérais vraiment qu'elle se trompait.
- Ou est-ce que tu l'as encore empruntér à une BD ?
- Eh bien non, je ne l'ai pas emprunté à une BD, dit-elle, un peu embarrassée. Mais ce n'est pas moi qui l'ai trouvér non plus.
- Et ? demandai-je les dents serrées.
Elle n'aurait certainement pas parlé aussi calmement si elle avait été sur le point de crier.

Alors qu'elle hésitait, se mordant les lèvres, la serveuse réapparut avec le plat de Bella. Je ne prêtai aucune attention à la serveuse, tandis qu'elle déposait le plat devant Bella, me demandant si je voulais quelque chose.
Je déclinai, demandant un autre coca. La serveuse n'avait pas remarqué les verres vides, elle les prit et partit.
- Tu disais ? l'encourageai-je anxieusement, dès que nous nous retrouvâmes seuls.

- Je te le dirai dans la voiture, dit-elle à voix basse.
Ah, c'était mauvais pour moi. Elle ne voulait pas partager ses suppositions devant tout le monde.
- Si... ajouta-t-elle soudainement.

- Il y a des conditions ?
J'étais tellement tendu, j'avais presque aboyé les mots.

- J'ai quelques questions, bien sûr.

- Bien sûr, acquiesçai-je, la voix dure.

Ses questions suffiraient sûrement à me dire où ses pensées l'amenaient. Mais y répondrais-je ? Avec des mensonges responsables ? Ou la ferais-je fuir avec la vérité ? Ou ne lui dirais-je rien du tout, incapable de choisir ?
Nous restâmes assis en silence, tandis que la serveuse nous apporta le coca.

- Eh bien, vas-y, dis-je, les mâchoires serrés, quand elle fut partie.
- Que fais-tu à Port Angeles ?
C'était une question trop facile – pour elle. Cela ne prouverait rien, tandis que ma réponse, si je lui disais la vérité, donnerait trop d'indices. Il fallait qu'elle révèle quelque chose en premier.

- Suivante, dis-je

- Mais c'était la plus facile !
- Suivante, répétai-je.
Elle était frustrée par mon refus. Elle détourna son regard vers son assiette. Doucement, réfléchissant, elle prit un ravioli et le mâcha, concentrée. Elle l'avala avec un peu de coca, puis me regarda de nouveau. Ses yeux pleins de suspicion.

- Ok alors, dit-elle. Disons qu'hypothétiquement, bien sûr, que... quelqu'un... puisse savoir ce que les gens pensent, lire dans les pensées, tu sais – à quelques exceptions près.
C'aurait pu être pire.
Cela expliquait ce sourire dans la voiture. Elle était rapide – personne d'autre n'avait jamais deviné cela sur moi. Excepté pour Carlisle, et ça avait été plutôt évident au début, quand je répondais à ses pensées comme si il les avait formulées à voix haute. Il avait compris avant moi...
Cette question n'était pas si mal. Puisqu'elle savait que quelque chose clochait chez moi, ce n'était pas aussi grave que le reste. Lire les pensées n'était, après tout, pas une caractéristique normale chez un vampire. Je la suivis dans ses hypothèses.

- Juste une exception, corrigeai-je. Hypothétiquement.
Elle refoula un sourire – mon élan d'honnêteté lui plaisait.
- D'accord, avec une seule exception alors. Comment ça marche? Est-ce qu'il y a des limites? Comment est-ce que... cette personne... pourrait trouver quelqu'un exactement au bon moment ? Comment saurait-elle qu'elle a un problème ?
- Hypothétiquement ?
- Bien sûr.
Ses lèvres se tordirent, et ses yeux marron étaient emplis d'intérêt.

- Eh bien, hésitai-je. Si... ce quelqu'un...

- Appelons-le Joe, suggéra-t-elle.

Je ne pus m'empêcher de sourire devant son enthousiasme. Pensait-elle vraiment que la vérité serait une bonne chose ? Si mes secrets ne la révulsaient pas, pourquoi les lui cacher ?
- Joe alors, acquiesçai-je. Si Joe avait été plus concentré, le timing n'aurait pas été si juste. (Je secouai la tête, réprimant un frisson à l'idée de combien j'avais été près de la perdre aujourd'hui.) Il n'y a que toi pour rencontrer des problèmes dans une aussi petite ville. Tu aurais fait exploser leur statistiques du taux de criminalité pour dix ans, tu sais.
Les coins de sa bouche s'affaissèrent, affichant une moue désapprobatrice.
- Nous parlions d'un cas hypothétique.
Je ris de son irritation.
 Ses lèvres, sa peau... avaient l'air si douces. Je voulais les toucher. Je voulais passer mes doigts à la commissure de ses lèvres, les transformant en sourire. Impossible. Ma peau la repousserait.
- Oui, c'est vrai, dis-je, revenant à la conversation avant de trop déprimer avec mes pensées. Devrions-nous t'appeler Jane ?
Elle se pencha vers moi au dessus de la table, toute trace d'humour ou d'irritation ayant disparu de ses yeux.
- Comment as-tu su ? demanda-elle, la voix basse mais intense.

Devais-je lui dire la vérité ? Et si c'était le cas, dans quelle mesure ?

Je voulais le lui dire. Je voulais mériter la confiance que je voyais sur son visage.
- Tu peux me faire confiance, tu sais, murmura-t-elle, une de ses mains s'avançant pour toucher la mienne, restée sur la table vide devant moi.
Je la retirai – détestant penser à sa réaction au contact de mes doigts durs comme la pierre, et si froids – et elle fit de même de son côté.
Il y avait trop de lumière pour que je puisse conduire à travers la ville en direction de Port Angeles. Le soleil était encore trop haut, au dessus de ma tête, et, malgré mes vitres teintées, il n'y avait aucune raison de prendre des risques inutiles. Plus de risques inutiles devrais-je dire.

J'étais certain de pouvoir trouver les pensées de Jessica à distance – elles étaient plus bruyantes que celles d'Angela, une fois que j'entendrais la première, je pourrais trouver la seconde. Et une fois que la nuit tomberait, je pourrais me rapprocher d'elles. Pour l'instant, je m'écartais de la route à l'entrée de la ville, pour m'arrêter sur un parking qui semblait peu fréquenté.

Je savais déjà où chercher – il n'y avait qu'une seule boutique de robes à Port Angeles. Il ne me fallut pas longtemps pour trouver Jessica, tournant sur elle-même devant trois miroirs, et je pus voir Bella dans sa vision périphérique, qui étudiait la longue robe noire qu'elle portait.

Bella a encore l'air énervée. Ha ha. Angela avait raison – Tyler en a trop fait. Mais je ne peux pas croire qu'elle soit à ce point bouleversée. Au moins, elle sait qu'elle a un cavalier de rechange pour le bal de fin d'année. Et si Mike ne s'amusait pas au bal, et ne voulait plus sortir avec moi? Et s'il demandait à Bella de l'accompagner au bal de fin d'année? Est-ce qu'elle aurait demandé à Mike de l'accompagner au bal si il n'avait pas parlé de notre rendez-vous ? Est-ce qu'il pense qu'elle est plus jolie que moi? Est-ce qu'elle pense qu'elle est plus jolie que moi?

- Je pense que je préfère la bleue. Ça fait vraiment ressortir tes yeux.
Jessica sourit à Bella, en se forçant un peu, le regard suspicieux.

Est-ce vraiment ce qu'elle pense? Ou veut-elle que je ressemble à une grosse vache samedi?
J'en avais déjà assez d'écouter les pensées de Jessica. Je cherchai Angela, tout près – ah, mais elle était en train de changer de robe, je m'éclipsai rapidement de son esprit pour lui rendre son intimité.
Bien, il n'y avait pas beaucoup de problèmes que Bella pourrait rencontrer dans ce magasin. Je les laisserais faire leur shopping, et retournerais vers elles quand elles auraient fini. Il ne restait plus très longtemps avant qu'il ne fasse sombre - les nuages commençaient à revenir, glissant depuis l'ouest. Je pouvais seulement les entr'apercevoir à travers les arbres épais, mais je savais qu'ils accéléreraient la tombée de la nuit. Je les accueillis avec bonheur, désirant plus que jamais leur ombre qui s'abattait. Demain, je pourrais de nouveau m'asseoir à côté de Bella au lycée, une nouvelle fois monopoliser son attention au déjeuner.

Donc, elle était furieuse après les présomptions de Tyler. J'avais vu ça dans sa tête – qu'il pensait vraiment aller au bal de fin d'année avec elle, c'était une évidence pour lui. Je me remémorai l'expression de Bella de cet après-midi là – le refus outré – et je ris. Je me demandai ce qu'elle pourrait bien lui dire là-dessus. Je ne voulais surtout pas rater sa réaction.
Le temps passa lentement tandis que j'attendais que les ombres s'allongent. Je vérifiais de temps en temps les pensées de Jessica ; sa voix mentale était la plus facile à trouver, mais je n'aimais pas m'y attarder trop longtemps. Je vis l'endroit où elles comptaient manger. Il ferait sombre au moment du dîner... Peut-être pourrais-je choisir le même restaurant par pure coïncidence... Je touchai le téléphone dans ma poche, pensant inviter Alice à dîner... Elle serait emballée par l'idée, mais elle voudrait aussi parler à Bella. Je n'étais pas sûr d'être prêt à ce que Bella soit plus impliquée dans mon monde. Un seul vampire n'était-il pas déjà assez problématique ?
Je vérifiai les pensées de Jessica une nouvelle fois, comme une routine. Elle pensait à ses bijoux, et demandait l'opinion d'Angela.

 - Peut-être que je devrais rapporter le collier. J'en ai déjà un à la maison qui serait parfait, j'ai dépensé plus d'argent que j'aurais dû... Maman va paniquer. A quoi je pensais ?
- Ça ne m'ennuie pas de retourner au magasin. Mais crois-tu que Bella nous cherchera?
Quoi ? Qu'est-ce que c'était encore ? Bella n'était pas avec elles ? Je regardai à travers les yeux de Jessica pour passer rapidement à ceux d'Angela. Elles étaient sur le trottoir en face d'une rangée de boutiques, en train de faire demi-tour. Bella n'était nulle part.

Oh, mais on s'en fiche de Bella ! pensa Jess impatiemment, avant de répondre à Angela.
- Ça va aller. On aura bien assez de temps pour aller au restaurant, même si on fait demi-tour. De toute façon, je pense qu'elle voulait être seule.
J'eus un bref aperçu de la librairie à laquelle Jessica pensait que Bella s'était rendue.

- Alors dépêchons-nous, dit Angela. J'espère que Bella ne pensera pas qu'on s'est débarrassées d'elle. Elle a été tellement gentille avec moi dans la voiture... C'est vraiment une fille adorable. Mais elle m'a semblé mal toute la journée. Je me demande si c'est à cause d'Edward Cullen ? Je parie que c'est pour ça qu'elle se posait des questions sur sa famille...
J'aurais du être plus attentif. Qu'avais-je manqué ? Bella déambulait toute seule, et elle avait posé des questions sur moi auparavant ? Angela se concentrait sur Jessica maintenant – cette dernière parlait de Mike Newton à présent –, je n'en tirerais rien de plus.

Je jaugeais les nuages. Le soleil se retrouverait bientôt derrière eux. Si je restais sur le côté gauche de la route, là où les immeubles bloquaient la lumière...
Je commençai à me sentir anxieux tandis que je conduisais à travers le trafic dense du centre ville. C'était quelque chose que je n'avais pas envisagé – Bella partant de son côté – et je ne savais vraiment pas comment la retrouver. J'aurais dû y penser.
Je connaissais bien Port Angeles. Je me dirigeai directement vers la libraire à laquelle Jessica pensait, espérant que ma recherche serait de courte durée, doutant que ce serait facile. Quand Bella rendrait-elle les choses faciles ?

Bien sûr, la petite boutique était vide, excepté une femme vêtue de façon anachronique, derrière le comptoir. Cela ne ressemblait pas du tout à un endroit auquel Bella pourrait s'intéresser – trop new age pour une personne rationnelle. Je me demandai si elle était vraiment entrée à l'intérieur.

Il y avait une place à l'ombre où je pourrais me garer... L'ombre continuait jusque sous l'auvent du magasin. Vraiment, je ne devais pas. Me balader en pleine journée était risqué. Et si une voiture réfléchissait la lumière du soleil vers l'ombre au mauvais moment?

Mais je ne savais pas comment chercher Bella autrement !

Je me garai et sortis, restant du côté le plus sombre. J'entrai rapidement dans le magasin, mais ne sentis pas l'odeur de Bella. Elle était venue ici, sur le trottoir, mais il n'y avait pas la moindre trace de son arôme dans le magasin.

- Bienvenue ! Puis-je vous aider ? commença le vendeur, mais j'étais déjà sorti.
Je suivis l'odeur de Bella aussi loin que l'ombre me le permit, stoppant à la limite du soleil.

Comme je me sentais impuissant – coincé par la ligne départageant l'ombre de la lumière qui se trouvait juste devant moi sur le trottoir ! Tellement limité.

Je pouvais seulement imaginer qu'elle avait continué à le long de la rue, vers le sud. Il n'y avait pas grand chose dans cette direction. Etait-elle perdue ? Cette possibilité lui ressemblait bien.

Je retournai dans ma voiture, conduisant doucement à travers les rues, la cherchant. Je sortis plusieurs fois de la voiture sous quelques endroits ombragés, mais je pouvais seulement sentir son odeur une fois de plus et la direction me désarçonnait. Où essayait-elle d'aller ?
Je fis plusieurs allers-retours entre le magasin et le restaurant, espérant la voir sur la route. Jessica et Angela étaient déjà là, essayant de décider si elles devaient commander, ou attendre Bella. Jessica voulait commander tout de suite.

Je commençai à scanner les esprits d'étrangers, cherchant à travers leurs yeux. Quelqu'un l'avait certainement remarquée.
J'étais de plus en plus anxieux au fur et à mesure qu'elle restait introuvable. Je n'avais jamais pensé à la difficulté qu'il serait de la trouver une fois, comme maintenant, qu'elle se trouverait hors de ma vue. Je n'aimais pas ça.
Les nuages s'amassaient à l'horizon, et dans quelques minutes, je pourrais suivre sa trace à pied. Alors, ça ne me prendrait pas trop longtemps. Seul le soleil me rendait inutile à ce moment précis. Juste quelques minutes supplémentaires, puis l'avantage serait de nouveau de mon côté, et le monde humain serait impuissant.

Un autre esprit, puis un autre. Tant d'esprits triviaux.

... je pense que le bébé a encore une infection aux oreilles...

... Est ce que c'était 640 ou 604...?

... Encore en retard. Je dois vraiment lui dire...
La voilà ! Aha !
Enfin, son visage. Finalement, quelqu'un l'avait remarqué !

Le soulagement ne dura qu'une fraction de seconde, puis je lus complètement les pensées de l'homme qui exultait devant son visage dans l'ombre.

Son esprit m'était étranger, et pourtant pas complètement inconnu non plus. J'avais un jour traqué des esprits similaires.

- Non ! criai-je et des grognements sortirent de ma gorge.
Mon pied enfonça l'accélérateur, mais où devais-je aller?
Je connaissais la direction générale de ses pensées, mais je ne savais pas où il se trouvait exactement. Quelque chose, il devait y avoir quelque chose – un panneau de rue, une devanture de magasin, quelque chose dans sa vision qui me donnerait sa position. Mais Bella s'enfonçait dans le noir, et les yeux de l'homme se focalisaient sur son expression apeurée – se délectant de sa peur.

Dans son esprit, le visage de Bella se confondait avec d'autres. Elle n'était pas sa première victime.
Mes grognements résonnèrent dans l'habitacle de la voiture, mais je n'y prêtai pas attention.
Il n'y avait pas de fenêtre dans le mur derrière elle. Un endroit industriel, loin des quartiers commerciaux. Ma voiture dérapa à une intersection, évitant un autre véhicule, tandis que je me dirigeais vers, je l'espérais du moins, la bonne direction. Au moment où l'autre conducteur klaxonna, j'étais déjà loin du bruit.

Regardez-la trembler ! gloussa l'homme. La peur était son moment favori.

- Ne me touchez pas ! La voix de Bella était claire et ferme, pas un cri.
- Ne sois pas comme ça, ma chérie.
Il la regarda tressaillir alors qu'un rire retentit d'une autre direction. Ce bruit l'irritait – La ferme, Jeff ! pensa-t-il – tout en se délectant du recul de Bella. Cela l'excitait. Il commença à imaginer ses supplications, la façon dont elle l'implorerait.

Je n'avais pas réalisé qu'il y avait d'autres personnes avec lui jusqu'à ce que j'entende des rires bruyants. Je scannai ses pensées, tentant d'y dénicher quelque chose qui pourrait m'être utile. Il commença à s'approcher d'elle, tendant les mains.

Les esprits autour de lui n'étaient pas aussi fous que le premier. Ils étaient tous plus ou moins intoxiqués, mais aucun d'entre eux ne réalisait jusqu'où l'homme appelé Lonnie avait prévu d'aller ce soir. Ils le suivaient aveuglément. Il leur avaient promis de s'amuser.

L'un d'entre eux fixa la rue nerveusement - il ne voulait pas se faire attraper, en train de harceler une fille - et me donna exactement ce que je voulais. Je reconnus la rue qu'il fixait.

Je grillai un feu rouge, glissant à travers un espace juste assez grand entre deux voitures roulant dans le trafic. Les klaxons résonnèrent derrière moi.

Mon téléphone vibra dans ma poche. Je l'ignorai.

Lonnie se rapprocha lentement de la fille, allongeant le suspens – le moment de terreur qui l'excitait. Il attendit son cri, se préparant à le savourer...

Mais Bella serra ses mâchoires et se contracta. Il fut surpris – il s'attendait à ce qu'elle coure. Surpris, et légèrement déçu. Il aimait traquer sa proie, l'adrénaline de la chasse.

Courageuse, celle ci. Peut-être même meilleure, j'imagine... elle a plus de lutte en elle.
J'étais à un pâté de maisons. Le monstre pouvait entendre rugir mon moteur maintenant, mais il n'y prêtait pas attention, trop concentré sur sa victime.
On allait voir combien il aimerait la traque une fois qu'il en serait la proie. On verrait ce qu'il penserait de mon style de chasse.
Dans un autre compartiment de mon esprit, je sélectionnais déjà les différentes techniques de torture que j'avais utilisées auparavant, recherchant la plus douloureuse. Il souffrirait pour ça. Il allait agoniser. Les autres allaient simplement mourir pour avoir pris part à cette horreur, mais le monstre dénommé Lonnie implorerait la mort bien avant que je ne lui fasse ce cadeau.
Il était au milieu de la route, se rapprochant d'elle.
Je tournai au coin de la rue, et mes phares éclairèrent la scène, immobilisant tous les autres. J'aurais pu écraser le chef, qui les avait amenés ici, mais c'aurait été une mort bien trop facile.

Je laissai la voiture tourner complètement sur elle-même, me retrouvant face à l'endroit d'où je venais, pour que la porte passager se trouve près de Bella. Je l'ouvris, elle se dirigeait déjà vers la voiture en courant.

- Monte ! criai-je
C'est quoi ça ?
Je savais que c'était une mauvaise idée ! Elle n'est pas toute seule.
Est ce que je dois couri r?

Je crois que je vais vomir...
Bella se jeta dans la voiture sans hésitation, refermant aussitôt la portière.
Puis elle me regarda avec l'expression la plus confiante que j'avais jamais vue sur aucun visage humain, et tous mes plans violents s'effondrèrent.

Il me prit bien moins d'une seconde pour constater que je ne pouvais pas la laisser dans la voiture pour m'occuper des quatre hommes. Que lui dirais-je, de ne pas regarder ? Ha ! Depuis quand faisait-elle ce qu'on lui demandait? Depuis quand agissait-elle de façon raisonnable et, surtout, pas dangereuse ?
Les emmènerais-je hors de sa vue, la laissant seule ici ? Il y avait peu de chances pour qu'un autre homme dangereux chasse ce soir, mais il y avait déjà eu peu de chances la première fois. Comme un aimant, elle attirait toutes les choses dangereuses à elle. Je devais la garder en vue.

Cela devait, pour elle, faire partie du même mouvement, alors que j'accélérais, l'éloignant de ses poursuivants, si vite qu'ils ne pouvaient que regarder ma voiture, ahuris. Elle n'avait pas vu mon instant d'hésitation. Elle devait penser que je voulais m'échapper depuis le début.
Je ne pouvais même pas le frapper avec ma voiture. Cela effraierait Bella.

Je voulais la mort de cet homme tellement sauvagement que ce désir boucha mes oreilles, brouilla ma vision, et laissa un goût amer sur ma langue. Mes muscles se tendirent sous l'urgence, l'envie, la nécessité. Je devais le tuer. Je le découperais, doucement, bout par bout, de la peau aux muscles, des muscles aux os...

Sauf que la fille – la seule fille au monde – s'agrippait à son siège des deux mains, me fixant, les yeux grands ouverts, et absolument confiants. La vengeance devrait attendre.

- Mets ta ceinture, ordonnai-je.
Ma voix était dure sous l'effet de la haine et de l'envie de tuer. Pas une envie normale. Je ne voulais pas me souiller en ingurgitant la moindre goutte de sang de cet homme.

 Elle attacha sa ceinture, sursautant lorsqu'elle émit un léger "clip". Ce tout petit son la fit sursauter, et pourtant elle ne cilla pas alors que je me ruais à travers la ville, ignorant tous les feux. Je pouvais sentir son regard sur moi. Elle semblait bizarrement sereine. Cela n'avait pas de sens – pas après ce qu'elle venait de vivre.
- Est-ce que ça va ? demanda-t-elle, la voix pleine de stress et de peur.

Elle voulait savoir si moi, j'allais bien ?
Je réfléchis à sa question pendant une fraction de seconde. Pas assez longtemps pour qu'elle remarque mon hésitation. Allais-je bien ?

- Non, dis-je en réalisant que mon ton était plein de rage.

Je l'emmenai vers le même parking désert où j'avais passé l'après-midi, dans le pire poste de surveillance du monde. Il y faisait noir maintenant, sous les arbres.

J'étais tellement furieux que mon corps se raidit, complètement figé. Mes mains glaciales voulaient écraser son assaillant, le réduire en si petites pièces que son corps ne serait jamais identifié...

Mais cela impliquait de la laisser seule, sans protection, dans le noir.

- Bella ? demandai-je les dents serrés.
- Oui ? répondit-elle la gorge enrouée.
Elle éclaircit sa voix.

- Est-ce que tu vas bien ?
C'était vraiment la chose la plus importante, la première priorité. La vengeance était secondaire. Je le savais, mais mon corps était empli de rage, m'empêchant de le penser.

- Oui.
Sa voix était toujours basse - la peur sans doute.

Donc, je ne pouvais pas la laisser.

Même si elle courait un danger constant pour une raison très énervante – l'univers me faisait une blague –, même si je pouvais être sûr qu'elle serait en parfaite sécurié durant mon absence, je ne pouvais pas la laisser toute seule dans le noir.
Elle devait être tellement terrorisée.

Pourtant je ne pouvais pas la réconforter – même si j'avais su comment faire, et ce n'était pas le cas. Elle pourrait certainement sentir la brutalité qui irradiait de moi, c'était évident. Je l'effraierais encore plus si je ne pouvais calmer le désir de dévastation qui bouillait en moi.
Je devais penser à quelque chose d'autre.

- Distrais-moi, s'il te plaît, la priai-je.

- Pardon ?
J'avais juste assez de contrôle sur moi même pour lui expliquer ce que je voulais.
- Parle-moi, dis-moi n'importe quoi, même des bêtises, jusqu'à ce que je me calme.
Je lui intimai cela, la mâchoire fermée. Seul le fait qu'elle avait besoin de moi me retenait dans cette voiture. Je pouvais entendre les pensées de l'homme, sa déception, et sa rage... Je savais où le trouver... Je fermai mes yeux, espérant ne plus le revoir...
- Hum... Elle hésitait – essayant de comprendre ma requête j'imagine. Je vais écraser Tyler Crowley demain avant les cours ?
Elle dit cela comme s'il s'agissait d'une question.

Oui – c'était ce dont j'avais besoin. Bien sûr, Bella allait dire quelque chose d'imprévu. Comme auparavant, une menace de violence venant de sa bouche était hilarante – tellement comique que cela résonnait en moi. Si je n'avais pas été en train de me consumer d'envie de meurtre, j'aurais ri.

- Pourquoi ? aboyai-je, pour la forcer à parler encore.

- Il dit à tout le monde qu'il m'emmène au bal de fin d'année, dit elle de sa voix outrée, comme un chaton se prenant pour un tigre. Soit il est fou, soit il veut toujours se faire pardonner pour avoir failli me tuer la dernière... enfin, tu te souviens, plaça-t-elle sèchement, et il pense que le bal de fin d'année est un bon moyen d'y arriver. Donc je pensais que si je mettais sa vie en danger, nous serions quittes et il n'essaierait plus de se faire pardonner. Je n'ai pas besoin d'ennemis et peut-être que Lauren me laisserait tranquille. Je vais tout de même devoir emboutir sa Sentra, elle continua, pensive à présent. S'il n'a plus de voiture, il ne pourra pas m'emmener au bal...
Il était encourageant de voir qu'elle se trompait parfois. La persistance de Tyler n'avait rien à voir avec l'accident. Elle ne semblait pas comprendre l'attirance qu'elle exerçait sur les garçons humains du lycée. Ne voyait-elle pas à quel point elle m'attirait moi non plus?

Ah, ça marchait. La fluidité de son raisonnement était toujours captivante. Je commençai à reprendre le contrôle, voir au-delà de la vengeance et la torture.

- J'en ai entendu parler, lui dis-je. Elle s'arrêta de parler, alors que j'avais besoin qu'elle continue.

- Vraiment ? demanda-t-elle incrédule.
Sa voix se fit plus énervée.
- S'il est paralysé par le choc, il ne pourra pas aller au bal non plus.
Je souhaitai trouver un moyen de lui demander de continuer à proférer des menaces de mort sans passer pour un fou. Elle ne pouvait pas avoir choisi un meilleur moyen pour me calmer. Et ses mots – de simples sarcasmes dans son cas, des hyperboles – étaient quelque chose dont j'avais vraiment besoin en ce moment.

Je soufflai et rouvris les yeux.

- C'est mieux ? demanda-t-elle timidement.

- Pas vraiment.
J'étais plus calme, mais je ne me sentais pas mieux. Parce que je venais juste de réaliser que je ne pourrais pas tuer l'homme nommé Lonnie, et pourtant c'était ce que je voulais, plus que tout au monde. Pratiquement tout.

La seule chose que je voulais plus que commettre un meurtre extrêmement justifié à présent, était cette fille. Et même si je ne pouvais pas l'avoir, juste la pensée de l'avoir rendait impossible ma petite partie de chasse de ce soir – peu importe combien elle aurait été justifiée.

 Bella méritait mieux qu'un tueur.

 J'avais passé sept décennies à essayer d'être quelque chose d'autre – n'importe quoi d'autre qu'un tueur. Malgré toutes ces années d'efforts, je ne mériterais jamais cette fille assise à côté de moi. Et pourtant je sentais que si je retournais à cette vie – celle d'un tueur – ne serait-ce que pour une nuit, je ne serais jamais digne d'elle. Même si je ne buvais pas leur sang – même si mes pupilles ne viraient pas à un rouge accusateur – ne sentirait-elle pas la différence?

J'essayais d'être quelqu'un de bien pour elle. C'était impossible. J'essaierais tout de même.

- Qu'est ce qui ne va pas ? murmura-t-elle.
Son haleine emplit mon nez, me rappelant pourquoi je ne la méritais pas. Après tout cela, malgré tout mon amour pour elle... elle me mettait toujours l'eau à la bouche.
Je serais aussi honnête que possible avec elle. Je le lui devais.

- Parfois, j'ai du mal à contrôler mes humeurs, Bella.
Je plongeai mon regard dans la nuit noire, espérant à la fois qu'elle comprendrait l'horreur de mes propos et en même temps qu'elle ne le fasse pas. Surtout qu'elle ne le fasse pas. Cours Bella, cours. Reste Bella, reste.
- Surtout qu'il ne servirait à rien que je retourne là bas pour régler leur compte à ces... 'Le seul fait d'y penser faillit m'arracher de la voiture. Je pris une profonde inspiration, laissant son odeur s'engouffrer dans ma gorge.) Enfin, j'essaie de m'en convaincre.

- Oh.
Elle ne dit rien d'autre. Quelle conclusion avait-elle tirée de mes propos? Je lui jetai un regard furtif, mais son expression était illisible. Peut-être sous le choc. Au moins elle ne criait pas. Pas encore.

Le silence s'installa un moment. Je luttais contre moi même, essayant d'être ce que je ne pouvais pas être.

- Jessica et Angela vont s'inquiéter, dit-elle doucement.
Sa voix était calme, je ne savais pas que c'était possible. Etait-elle sous le choc? Peut-être n'avait-elle pas encore intégré les événements de ce soir.
- Je devais les retrouver.
Voulait-elle s'éloigner de moi ? Ou s'inquiétait-elle seulement pour ses amies?

Je ne lui répondis pas, mais démarrai la voiture pour la ramener. Plus je me rapprochais du centre-ville, plus il était difficile de résister à la tentation. J'étais trop proche de lui.
Si c'était impossible – si je ne pouvais jamais avoir, ou même mériter la fille – alors pourquoi laisser filer cet homme sans le punir ? Je pouvais sûrement m'autoriser cela...
Non. Je ne lâcherais pas. Pas encore. Je voulais trop qu'elle se laisse aller.

Nous étions arrivés au restaurant où elle devait retrouver ses amies avant même que je réussisse à m'éclaircir les idées. Jessica et Angela finissaient de manger, et toutes les deux s'inquiétaient réellement pour Bella. Elles s'apprêtaient à sortir pour la chercher, du côté de la rue sombre.

Ce n'était pas une bonne nuit pour leur petite balade.

- Comment savais-tu où...?
La question interrompue de Bella me coupa, et je m'aperçus que j'avais encore fais une gaffe. J'avais été trop distrait pour lui demander où elle était supposée rencontrer ses amies. Mais au lieu de continuer l'interrogatoire en insistant sur ce point, Bella hocha simplement la tête en souriant à moitié.

Qu'est ce que ça voulait dire ?

Enfin, je n'avais pas le temps de m'interroger sur son acceptation bizarre de mon intuition encore plus bizarre. J'ouvris la porte.

- Que fais-tu ? demanda-t-elle, alarmée.

Je te garde en vue. Je ne veux pas que tu sois seule ce soir. Dans ce but.
- Je t'emmène dîner.
Eh bien, ça allait être intéressant. Cela ne me semblait plus être la même nuit que celle où j'avais imaginé emmener Alice avec moi, prétextant me retrouver dans le même restaurant que Bella et ses amies par hasard. Et maintenant, j'avais pratiquement rendez-vous avec elle. Mais ça ne comptait pas, parce que je ne lui laissais aucune chance de dire non.
Elle avait déjà sa portière à moitié ouverte – ça n'avait jamais été aussi frustrant d'avoir à marcher à une vitesse normale – au lieu d'attendre que je l'ouvre pour elle. Etait-ce parce qu'elle n'avait pas l'habitude d'être traité comme une dame, ou parce qu'elle pensait que je n'étais pas un gentleman ?

 J'attendis qu'elle me rejoigne, de plus en plus anxieux alors que les filles continuaient vers les ruelles sombres.
- Va arrêter Jessica et Angela avant que je ne doive les sauver elles aussi, ordonnai-je rapidement. Je ne pense pas pourvoir me contenir si nous rencontrons tes amis une nouvelle fois.
Non, je ne serais pas assez fort pour ça.

Elle trembla légèrement puis se ressaisit. Elle fit un pas dans leur direction puis cria “Jess ! Angela !” Elle leur fit un grand signe lorsqu'elles se tournèrent, essayant de capter leur attention.

Bella ! Oh, elle va bien ! pensa Angela, soulagée.

Légèrement en retard, non ? ronchonna Jessica, mais elle aussi sembla heureuse que Bella ne fût pas perdue ou blessée. Je l'appréciais déjà plus.

Elles se dépêchèrent de rejoindre Bella, puis s'arrêtèrent net, presque choquées en me voyant à ses côtés.
Non ! pensa Jessica, étonnée. Pas possible !
Edward Cullen ? Est-ce qu'elle est partie de son côté pour le retrouver ? Mais pourquoi aurait-elle posé des questions sur le fait qu'il soit parti si elle savait qu'il était là... J'eus un bref flash de l'expression mortifiée de Bella lorsqu'Angela lui avait appris que ma famille était souvent absente du lycée. Non, elle ne pouvait pas savoir, décida-t-elle.
Les pensées de Jessica passèrent de la surprise à la suspicion. Bella m'a caché ça.
- Où étais-tu passée ? demanda-t-elle, fixant Bella, en me jetant des coups d'oeil.

- Je me suis perdue, et puis j'ai rencontré Edward, dit Bella, en me montrant du doigt.
Son ton était remarquablement calme. Comme si c'était réellement tout ce qui s'était passé.
Elle devait être sous le choc. C'était la seule explication rationnelle.

- Ça ne vous dérange pas si je me joins à vous ? demandai-je – pour être poli.
Je savais qu'elles avaient déjà mangé.

Oh mon Dieu, qu'est ce qu'il est beau ! pensa Jessica, soudainement confuse.

Angela n'était pas plus rationnelle. Nous n'aurions pas dû manger. Whaou. Juste... Whaou !
Mais bon sang, pourquoi ne pouvais-je pas faire cet effet à Bella?

- Euh... bien sûr, acquiesça Jessica.

Angela fronça les sourcils.
- En fait, Bella, nous avons mangé en t'attendant, avoua-elle. Désolée.
Quoi ? La ferme ! protesta Jessica intérieurement.

Bella haussa légèrement les épaules. Tellement sereine. Définitivement sous le choc.
- C'est bon, je n'ai pas faim.

- Je pense que tu devrais manger quelque chose, m'opposai-je.
Elle avait besoin d'un peu de sucre dans le sang, même s'il sentait déjà assez bon, et je frémis. L'horreur allait s'abattre sur elle d'un moment à l'autre, et avoir l'estomac vide ne l'aiderait pas. Elle s'évanouissait facilement, je le savais par expérience.

Les filles ne seraient pas en danger si elles rentraient directement à la maison. Elles, le danger ne les suivait pas comme leur ombre.
Et je préférais être seul avec Bella – tant que c'était ce qu'elle voulait aussi.

- Ça ne vous dérange pas si je ramène Bella ce soir ? demandai-je à Jessica avant que Bella ne puisse répondre. Comme ça vous n'aurez pas à attendre le temps qu'elle mange.

- Euh... bien sûr, pas de problème j'imagine...
Jessica jeta un long regard à Bella, cherchant à savoir si c'était ce qu'elle voulait.

J'aimerais rester... mais elle le veut probablement pour elle seule. Qui ne le voudrait pas ? pensa Jess. Au même moment elle regardait Bella lui faire un clin d'½il.

Un clin d'½il ?
- D'accord, dit Angela rapidement, cherchant à s'éclipser le plus vite possible si c'était ce que Bella voulait. Et cela semblait être le cas.
- On se voit demain, Bella...Edward.
Elle lutta pour prononcer mon nom normalement. Puis elle attrapa la main de Jessica et commença à la tirer en arrière.

Je devrais trouver un moyen de remercier Angela.

La voiture de Jessica était tout près, sous les spots d'un lampadaire.
Bella les suivit prudemment du regard, un petite ride d'anxiété entre les yeux, jusqu'à ce qu'elles soient dans la voiture, donc elle devait être consciente du danger qu'elle avait couru. Jessica lui fit au revoir de la main, et s'en alla, et Bella lui rendit son geste. Ce ne fut qu'une fois la voiture disparue qu'elle prit une profonde inspiration et se tourna pour me regarder.
- Franchement, je n'ai pas faim, dit-elle.

Pourquoi avait-elle attendu qu'elles soient parties pour me le dire ? Voulait-elle vraiment être seule avec moi – même maintenant, ayant constaté ma furie meurtrière ?

Que ce soit le cas ou pas, elle allait manger quelque chose.
- C'est ce qu'on va voir, dis-je.

Je tins la porte du restaurant pour elle, attendant.

Elle soupira et entra.

Je marchai derrière elle vers les serveurs. Bella semblait toujours maîtresse d'elle-même. Je voulais toucher sa main, son front, vérifier sa température. Mais ma main glacée la repousserait, comme auparavant
.
Oh mon Dieu. La voix de l'hôtesse, extrêmement forte, fit intrusion dans mon inconscient. Mon Dieu mon Dieu.
Cela semblait être ma nuit pour tourner les têtes. Ou est ce que je ne m'en rendais compte que parce que je voulais faire le même effet à Bella ? Nous étions toujours très attrayants pour nos proies. Je n'y avais jamais autant pensé auparavant. D'habitude – sauf avec des personnes telles que Shelly Cope ou Jessica Stanley, qui semblaient imperméables à l'horreur – la peur prenait le dessus juste après la première réaction.

- Une table pour deux, s'il vous plaît, lançai-je puisque l'hôtesse ne parlait pas.

- Oh, euh, oui. Bienvenue à La Bella Italia. Hmm ! Quelle voix ! S'il vous plaît, suivez moi.
Ses pensées étaient préoccupées, calculatrices.
Peut-être que c'est son cousin. Elle ne peut pas être sa s½ur, ils ne se ressemblent vraiment pas du tout. Mais de la famille. Il ne peut pas être avec elle.
Les yeux humains étaient flous, ils ne voyaient rien clairement. Comment est ce qu'une femme à l'esprit si étriqué pouvait trouver mes qualités physiques – mes pièges à proies – attrayantes, et pourtant semblait incapable de voir la douce perfection de cette fille à côté de moi ?
Eh bien, pas besoin de l'aider, juste au cas où ils seraient ensemble, pensa l'hôtesse nous emmenant vers une table familiale en plein milieu du restaurant bondé. Est-ce que je peux lui donner mon numéro pendant qu'elle est là... ?
Je tirai un billet du fond de ma poche. Les gens étaient invariablement coopératifs dès qu'il s'agissait d'argent.
Bella était déjà en train de s'asseoir sans la moindre objection. Je lui fis non de la tête, elle hésita, penchant la tête de curiosité. Oui, elle allait être très curieuse ce soir. Cette foule n'était pas le meilleur endroit pour une conversation.
- Peut-être quelque chose d'un peu plus privé ? lançai-je à l'hôtesse, lui tendant l'argent.
Ses yeux s'ouvrirent sous l'effet de la surprise, puis se plissèrent tandis qu'elle fermait sa main autour du pourboire.
- Bien sûr.
Elle jeta un regard au billet en nous accompagnant dans un coin isolé.

Cinquante dollars pour changer de table ? Il est riche aussi. Evidemment – je parie que sa veste coûte plus cher que mon dernier bulletin de paye. Merde. Pourquoi veut-il être en privé avec elle ?
Elle nous offrit une table dans un coin tranquille du restaurant, d'où personne ne pouvait nous voir – voir les réactions de Bella quoi que je puisse lui dire. Je ne savais pas du tout ce qu'elle attendait de moi ce soir. Ou ce que je lui dirais.

Qu'avait-elle deviné ? Quelle explication s'était-elle fabriquée pour les événements de ce soir ?
- Est-ce que ça vous va ? demanda l'hôtesse.

- Parfait, lui répondis-je, légèrement agacé par le ressentiment qu'elle avait envers Bella, et je lui fis un grand sourire, toutes dents dehors.
Pour qu'elle voie qui j'étais.

Whoua.
- Euh... votre serveuse arrive tout de suite. Il ne peut pas être réel, je dois être en train de dormir. Peut-être qu'elle va disparaître... peut-être que je devrais lui écrire mon numéro de téléphone directement dans le plat, avec du ketchup...
Elle s'éloigna, continuant de chercher un moyen.

Bizarre. Bella n'était toujours pas effrayée. Je me souvins soudainement d'Emmett, se moquant de moi à la cafétéria, voilà déjà plusieurs semaines. "Je parie que j'aurais pu l'effrayer plus facilement que toi." Etais-je en train de perdre mon talent ?
- Tu ne devrais pas faire ça aux gens, tu sais.
Bella interrompit mes pensées d'un ton désapprobateur.
- Ce n'est vraiment pas juste.

Je fixai son expression critique. Que voulait-elle dire ? Je n'avais pas effrayé l'hôtesse, malgré mes intentions.
- Faire quoi ?

- Les éblouir comme ça – elle est probablement en train d'hyper-ventiler en cuisine maintenant.

Hmm. Bella avait presque tout juste. L'hôtesse n'était qu'à moitié cohérente en ce moment, me décrivant à une des ses collègues. Elle avait tout faux.

- Oh voyons, me secoua Bella tandis que je ne répondais pas immédiatement. Tu dois savoir l'effet que tu fais aux gens.
- Je les éblouis ?
C'était une façon intéressante de me décrire. Assez juste pour ce soir. Je me demandais quelle différence...

- Tu n'as pas remarqué? demanda-t-elle toujours critique. Tu penses que tout le monde arrive à ses fins aussi facilement ?
- Est-ce que je t'éblouis, toi ?
Ma voix se fit curieuse instantanément, et les mots sortirent, c'était trop tard pour revenir en arrière.

Mais avant que j'aie eu le temps de regretter trop profondément mes paroles, elle répondit.
- Fréquemment.
Et ses joues devinrent immédiatement roses.

Je l'éblouissais.

Mon c½ur sans battement se remplit d'espoir comme jamais auparavant.

- Bonjour, lança la serveuse en, se présentant.
Ses pensées étaient bruyantes, et plus explicites que celle de l'hôtesse, mais je ne lui prêtai pas attention. J'admirais le visage de Bella au lieu de l'écouter, regardant le sang affluer sous sa peau, ne remarquant pas à quel point cela enflammait ma gorge, mais plutôt comme cela illuminait son visage, comme cela effaçait son teint blanchâtre.

La serveuse attendait quelque chose de moi. Ah, elle voulait ma commande de boisson. Je continuai de fixer Bella, et la serveuse se tourna vers elle, presque irritée.

- Je vais prendre un coca ? dit Bella, presque en quête d'approbation.
- Deux cocas, corrigeai-je.
La soif – la soif humaine – était un signe de choc. J'allais m'assurer qu'elle ait le sucre du soda dans son système.
Elle avait l'air d'être en forme pourtant. Plus qu'en forme. Radieuse.

- Quoi ? dit-elle – se demandant sûrement pourquoi je la fixais.
Je n'avais pas réalisé que la serveuse était partie.
- Comment te sens-tu ? demandai-je
.
Elle cligna des yeux, surprise par la question.
- Ca va.

- Tu ne te sens pas nauséeuse, ou malade, tu n'as pas froid ?
Elle semblait encore plus perdue maintenant
- Je devrais ?
- Eh bien, en fait, j'attends le contrecoup.
Je lui souris à moitié, attendant qu'elle me contredise. Elle ne voudrait pas que je m'occupe d'elle.
Il lui fallut une minute pour me répondre. Ses yeux ne semblaient pas concentrés. Parfois, elle avait cet air, quand je lui souriais. Etait-elle... éblouie ?

J'aurais aimé le croire.

- Je ne pense pas qu'il y aura un contrecoup. J'ai toujours était très bonne pour refouler les souvenirs déplaisants.
Avait-elle enduré beaucoup de choses déplaisantes ? Sa vie était elle toujours aussi dangereuse ?
- Quand bien même, lui dis-je. Je me sentirai mieux lorsque tu auras ingurgité un peu de sucre et de nourriture.
La serveuse revint avec les deux cocas et une corbeille de pain. Elle les mit en face de moi, et me demanda ce que j'avais choisi, essayant de capter mon regard. Je lui indiquai qu'elle ferait mieux de demander à Bella, puis m'obligeai à éteindre ses pensées. Elle avait un esprit très vulgaire.
- Euh... (Bella jeta un coup d'oeil rapide au menu.) Je prendrai les raviolis aux champignons.
La serveuse se tourna vers moi, pleine d'espoir.
- Et pour vous ?

- Rien pour moi.
Bella prit une expression insultée. Hmm. Elle devait avoir remarqué que je ne mangeais jamais rien. Elle remarquait tout. J'oubliais toujours de faire attention avec elle.

J'attendis que nous soyons seuls.
- Bois, insistai-je.
Je fus surpris qu'elle s'exécute immédiatement sans aucune objection. Elle but jusqu'à ce que le verre soit complètement vide, et je lui tendis le second coca, fronçant légèrement les sourcils. Soif ou choc ?

 Elle but encore un peu, puis trembla légèrement.
- Tu as froid ?
- C'est juste le coca, dit-elle tremblant de nouveau, ses lèvres bougeant lentement comme si elle allait se mettre à claquer des dents.
Le joli chemisier qu'elle portait semblait trop fin pour la réchauffer convenablement; il la moulait comme une seconde peau, presque aussi fragile que la première. Elle était si fragile, si mortelle.
- Tu n'as pas de manteau ?
- Si. (Elle regarda autour d'elle, un peu perplexe.) Oh – je l'ai laissé dans la voiture de Jessica.

 J'enlevai mon blouson, espérant qu'il ne serait pas trop froid, à cause de la température de mon corps. Cela aurait été bien de pouvoir lui offrir un manteau chaud. Elle me fixa, les joues devenant rouges à nouveau. Que pensait-elle maintenant ?

Je lui tendis la veste au dessus de la table, elle l'enfila, puis trembla de nouveau.

Oui, ce serait vraiment bien d'être chaud.
- Merci, dit-elle.
Elle prit une inspiration profonde, puis repoussa les manches trop longues pour libérer ses mains. Elle reprit une longue inspiration.
Est ce qu'elle se sentait à l'aise? Sa couleur était toujours la bonne ; sa peau était crème, légèrement rosée en contraste avec le bleu foncé de son T-shirt.

- Cette couleur bleue te va très bien au teint, la complimentai-je.
J'étais juste honnête.

Elle piqua un fard, augmentant l'effet. Elle avait l'air en forme, mais il n'y avait pas besoin de prendre de risque. Je poussai le panier de pain dans sa direction.
- Vraiment, objecta-t-elle, devinant mes motivations. Je ne vais pas avoir de contrecoup.

 - Tu devrais pourtant – une personne normale en aurait un. Tu n'as même pas l'air ébranlée.
Je lui lançai un regard désapprobateur, me demandant pourquoi elle ne pouvait pas être normale, puis si je voulais vraiment qu'elle le soit.
- Je me sens en sécurité avec toi, dit-elle, ses yeux une nouvelle fois emplis de confiance.
Une confiance que je ne méritais pas.
Tous ses réflexes étaient faussés - inversés. C'était sûrement ça le problème. Elle ne reconnaissait pas le danger comme les autres humains. Elle avait les réactions opposées. Au lieu de courir, elle s'attardait, attirée par ce qui aurait dû l'effrayer...
Comment pouvais-je la protéger de moi-même alors qu'aucun de nous deux ne le voulait ?

- C'est plus difficile que je ne l'avais prévu, murmurai-je.
Je pouvais voir mes mots tourner dans son esprit, et je me demandai ce qu'elle en pensait. Elle prit un gressin et commença à le manger, sans sembler inquiétée par la situation. Elle mâcha pendant un moment, puis pencha la tête sur le côté pensive.

- D'habitude, tu es de meilleure humeur lorsque tes yeux sont si clairs, dit elle nonchalamment.
Son sens de l'observation implacable me stupéfia.
- Quoi ?

- Tu es toujours grognon quand tes yeux sont noirs. J'ai une théorie là-dessus, ajouta-elle d'un ton léger.

Donc elle avait sa propre explication. Evidemment. Je sentis un torrent d'appréhension m'envahir en me demandant à quel point elle s'était approchée de la vérité.

- Encore une ?
- Hmm-hm.
Elle mâcha un autre bout, complètement nonchalante. Comme si elle n'était pas en train de discuter des caractéristiques d'un monstre avec le monstre lui-même.

- J'espère que tu seras plus imaginative cette fois...
Je me décontractai en la voyant ne pas répondre. J'espérais vraiment qu'elle se trompait.
- Ou est-ce que tu l'as encore empruntér à une BD ?
- Eh bien non, je ne l'ai pas emprunté à une BD, dit-elle, un peu embarrassée. Mais ce n'est pas moi qui l'ai trouvér non plus.
- Et ? demandai-je les dents serrées.
Elle n'aurait certainement pas parlé aussi calmement si elle avait été sur le point de crier.

Alors qu'elle hésitait, se mordant les lèvres, la serveuse réapparut avec le plat de Bella. Je ne prêtai aucune attention à la serveuse, tandis qu'elle déposait le plat devant Bella, me demandant si je voulais quelque chose.
Je déclinai, demandant un autre coca. La serveuse n'avait pas remarqué les verres vides, elle les prit et partit.
- Tu disais ? l'encourageai-je anxieusement, dès que nous nous retrouvâmes seuls.

- Je te le dirai dans la voiture, dit-elle à voix basse.
Ah, c'était mauvais pour moi. Elle ne voulait pas partager ses suppositions devant tout le monde.
- Si... ajouta-t-elle soudainement.

- Il y a des conditions ?
J'étais tellement tendu, j'avais presque aboyé les mots.

- J'ai quelques questions, bien sûr.

- Bien sûr, acquiesçai-je, la voix dure.

Ses questions suffiraient sûrement à me dire où ses pensées l'amenaient. Mais y répondrais-je ? Avec des mensonges responsables ? Ou la ferais-je fuir avec la vérité ? Ou ne lui dirais-je rien du tout, incapable de choisir ?
Nous restâmes assis en silence, tandis que la serveuse nous apporta le coca.

- Eh bien, vas-y, dis-je, les mâchoires serrés, quand elle fut partie.
- Que fais-tu à Port Angeles ?
C'était une question trop facile – pour elle. Cela ne prouverait rien, tandis que ma réponse, si je lui disais la vérité, donnerait trop d'indices. Il fallait qu'elle révèle quelque chose en premier.

- Suivante, dis-je

- Mais c'était la plus facile !
- Suivante, répétai-je.
Elle était frustrée par mon refus. Elle détourna son regard vers son assiette. Doucement, réfléchissant, elle prit un ravioli et le mâcha, concentrée. Elle l'avala avec un peu de coca, puis me regarda de nouveau. Ses yeux pleins de suspicion.

- Ok alors, dit-elle. Disons qu'hypothétiquement, bien sûr, que... quelqu'un... puisse savoir ce que les gens pensent, lire dans les pensées, tu sais – à quelques exceptions près.
C'aurait pu être pire.
Cela expliquait ce sourire dans la voiture. Elle était rapide – personne d'autre n'avait jamais deviné cela sur moi. Excepté pour Carlisle, et ça avait été plutôt évident au début, quand je répondais à ses pensées comme si il les avait formulées à voix haute. Il avait compris avant moi...
Cette question n'était pas si mal. Puisqu'elle savait que quelque chose clochait chez moi, ce n'était pas aussi grave que le reste. Lire les pensées n'était, après tout, pas une caractéristique normale chez un vampire. Je la suivis dans ses hypothèses.

- Juste une exception, corrigeai-je. Hypothétiquement.
Elle refoula un sourire – mon élan d'honnêteté lui plaisait.
- D'accord, avec une seule exception alors. Comment ça marche? Est-ce qu'il y a des limites? Comment est-ce que... cette personne... pourrait trouver quelqu'un exactement au bon moment ? Comment saurait-elle qu'elle a un problème ?
- Hypothétiquement ?
- Bien sûr.
Ses lèvres se tordirent, et ses yeux marron étaient emplis d'intérêt.

- Eh bien, hésitai-je. Si... ce quelqu'un...

- Appelons-le Joe, suggéra-t-elle.

Je ne pus m'empêcher de sourire devant son enthousiasme. Pensait-elle vraiment que la vérité serait une bonne chose ? Si mes secrets ne la révulsaient pas, pourquoi les lui cacher ?
- Joe alors, acquiesçai-je. Si Joe avait été plus concentré, le timing n'aurait pas été si juste. (Je secouai la tête, réprimant un frisson à l'idée de combien j'avais été près de la perdre aujourd'hui.) Il n'y a que toi pour rencontrer des problèmes dans une aussi petite ville. Tu aurais fait exploser leur statistiques du taux de criminalité pour dix ans, tu sais.
Les coins de sa bouche s'affaissèrent, affichant une moue désapprobatrice.
- Nous parlions d'un cas hypothétique.
Je ris de son irritation.
 Ses lèvres, sa peau... avaient l'air si douces. Je voulais les toucher. Je voulais passer mes doigts à la commissure de ses lèvres, les transformant en sourire. Impossible. Ma peau la repousserait.
- Oui, c'est vrai, dis-je, revenant à la conversation avant de trop déprimer avec mes pensées. Devrions-nous t'appeler Jane ?
Elle se pencha vers moi au dessus de la table, toute trace d'humour ou d'irritation ayant disparu de ses yeux.
- Comment as-tu su ? demanda-elle, la voix basse mais intense.

Devais-je lui dire la vérité ? Et si c'était le cas, dans quelle mesure ?

Je voulais le lui dire. Je voulais mériter la confiance que je voyais sur son visage.
- Tu peux me faire confiance, tu sais, murmura-t-elle, une de ses mains s'avançant pour toucher la mienne, restée sur la table vide devant moi.
Je la retirai – détestant penser à sa réaction au contact de mes doigts durs comme la pierre, et si froids – et elle fit de même de son côté.
Je savais que pouvais me fier à elle en ce qui concernait mes secrets ; elle était totalement digne de confiance. Mais je n'étais pas sûr que ces secrets ne l'horrifient pas. Elle devrait être horrifiée. La vérité était horrible.

- Je ne sais pas si j'ai encore le choix, murmurai-je.
Je me souvins que je m'étais moquée d'elle une fois, la traitant de "particulièrement inattentive". L'offensant, si j'avais interprété ses expressions correctement. Eh bien, je pouvais me faire pardonner désormais.
- J'avais tort – tu es bien meilleure observatrice que je ne le pensais.
Et même si elle ne semblait pas me croire, je le pensais vraiment. Elle ne ratait rien.
- Je pensais que tu avais toujours raison, dit-elle, souriant de sa propre blague.

- C'était le cas avant.
Avant je savais toujours ce que je faisais. Je savais toujours où j'allais. Et maintenant tout n'était que tumulte et chaos.

Pourtant je n'aurais échangé cela pour rien au monde. Je ne voulais pas d'une vie pleine de sens. Pas si le chaos me permettait d'être avec Bella.

- Je me suis trompé sur une autre chose te concernant, continuai-je, réglant mes comptes sur cet autre point. Tu n'es pas un aimant à accidents – ce mot n'est pas assez fort pour toi. Tu es un aimant à problèmes. S'il y a quelque chose de dangereux dans un rayon de quinze kilomètres, c'est invariablement pour toi.
Pourquoi elle ? Qu'avait-elle fait pour mériter ça ?

Le visage de Bella redevint sérieux.
- Et tu te ranges dans cette catégorie ?
L'honnêteté était plus importante en ce qui concernait cette question qu'aucune autre.
- Assurément.
Ses yeux se plissèrent légèrement – pas de façon suspicieuse, juste bizarrement concernés. Elle tendit sa main à travers la table, lentement et délibérément. J'éloignai mes mains d'un centimètre, mais elle ignora mon geste, déterminée à me toucher. Je retins ma respiration – pas à cause de son parfum cette fois, mais à cause de la soudaine tension environnante. Peur. Ma peau allait la dégoûter. Elle partirait en courant.
Elle caressa légèrement ma main du bout des doigts. La chaleur de son geste délibéré ne ressemblait à aucune chose que je connaissais. C'était presque du plaisir à l'état pur. Cela l'aurait été si je n'avais pas eu peur. Je regardai son visage tandis qu'elle sentait la fraîcheur et la dureté de ma peau, toujours incapable de respirer.
Un demi-sourire se dessina à la commissure de ses lèvres.

- Merci, dit-elle, plongeant son regard dans le mien. Ça fait deux fois maintenant.
Ses doux doigts se promenaient sur ma main, comme si elle trouvait cela plaisant.

Je lui répondis aussi détendu que possible.
- Essayons d'éviter une troisième occasion, d'accord ?
Elle grimaça avant d'acquiescer.
Je retirai mes mains des siennes. Aussi exquis que soit son toucher, je n'allais pas attendre que la magie de sa tolérance se transforme en dégoût. Je cachai mes mains sous la table.

Je lus dans ses yeux ; malgré le silence de ses pensées, je pouvais percevoir sa confiance et ses questionnements. Je réalisai alors que je voulais répondre à ses questions. Pas parce que je le lui devais. Pas parce que je voulais qu'elle ait confiance en moi.

Je voulais qu'elle me connaisse.

- Je t'ai suivie à Port Angeles, lui dis-je, les mots sortant trop vite pour que je puisse les contrôler.
Je savais le risque que je prenais en lui disant la vérité. A tout moment, son calme artificiel pourrait se changer en hystérie. Mais bizarrement, cela me fit simplement parler plus vite.
- C'est la première fois que je m'évertue à garder une personne en vie, ce qui est beaucoup plus difficile que je le supposais. Sans doute parce qu'il s'agit de toi. Les gens ordinaires, eux, ont l'air de traverser l'existence sans collectionner les catastrophes.
Je la regardai, attendant.

Elle sourit. Les commissures de ses lèvres se soulevèrent, et ses yeux chocolat se réchauffèrent. Je venais juste d'avouer que je la poursuivais, et elle souriait.
- N'as tu jamais songé que peut-être mon heure était venue la première fois, avec le van, et que tu avais influé sur le destin ? demanda-t-elle.

- Ce n'était pas la première fois, dis-je les yeux rivés sur la table bordeaux, les épaules courbées par la honte.
J'avais fait tomber mes défenses, la vérité s'échappait sans que je puisse la contrôler.
- La première c'était lorsque je t'ai rencontrée.
C'était la vérité, et cela me mettait en colère. J'étais comme une épée de Damoclès suspendue au dessus de sa tête. C'était comme si un sort injuste est cruel l'avait marquée d'une croix pour que la mort vienne l'emporter et – jusqu'à ce que je me révèle un outil désobéissant – ce même sort continuait d'essayer de l'exécuter. J'essayai d'imaginer ce destin personnifié - une dégoûtante sorcière jalouse, une harpie vengeresse.
Je voulais que quelque chose, quelqu'un soit responsable de cela – pour avoir quelque chose de concret à combattre. Quelque chose, n'importe quoi à détruire, pour que Bella soit saine et sauve.

Bella était très silencieuse ; sa respiration s'était accélérée.
Je la regardai de nouveau, sachant que j'allais enfin voir la peur que j'attendais. Ne venais-je pas d'admettre à quel point j'avais été près de la tuer ? Plus que le van qui était passé à quelques centimètres d'elle. Et pourtant, son visage était toujours aussi calme, ses yeux toujours emplis d'intérêt.

- Tu te souviens ?
Elle devait forcément s'en souvenir.

- Oui, dit elle, la voix grave. Ses yeux profonds semblaient parfaitement conscients. Elle savait. Elle savait que j'avais voulu la tuer.

Et elle ne criait pas ?
- Et pourtant tu es assise là, dis-je, lui faisant remarquer son inhérente contradiction.
- Et pourtant je suis assise là... à cause de toi.
Son expression passa à la curiosité, tandis qu'elle changeait de sujet.
- Parce que pour une raison que j'ignore, tu m'as trouvée...?
Une fois de plus j'arrivais à la limite de ses pensées protégées, ne pouvant les comprendre. Cela n'avait aucun sens pour moi. Comment pouvait-elle se préoccuper du reste avec la sordide vérité juste devant ses yeux ?
Elle attendit, simplement curieuse. Sa peau était pâle, ce qui était naturel chez elle, mais toujours préoccupant. Son assiette était en face d'elle, elle n'y avait presque pas touché. Si je devais continuer à lui en dire trop, il lui faudrait tout un buffet pour encaisser le choc.
Je posai mes conditions.
- Tu manges, j'explique.
Elle y réfléchit pendant une demi-seconde, puis fourra un ravioli dans sa bouche à une vitesse incroyable. Elle attendait mes réponses plus que ses yeux ne le laissaient voir.
- Ça a été plus difficile que prévu – de te suivre à la trace, lui dis-je. D'habitude, je trouve les gens facilement, une fois que j'ai lu leurs pensées auparavant.
Je regardai son visage attentivement tandis que je lui disais cela. Deviner était une chose, voir ses suppositions confirmées en était une autre.
Elle ne bougeait pas, les yeux grands ouverts. Je sentis mes dents grincer tandis que j'attendais sa panique.
Elle ne fit que cligner des yeux, une fois, avala bruyamment, puis enfourna une autre bouchée. Elle voulait que je continue.
- Je gardais l'½il sur Jessica, continuai-je, guettant l'effet de chacun de mes mots sur elle. Pas très attentivement cependant – comme je te l'ai dit, toi seule pouvais te fourrer dans des ennuis à Port Angeles...
Je ne pus m'empêcher d'ajouter ça. Réalisait-elle que les autres vies humaines n'était pas étroitement liées à tant d'expériences potentiellement mortelles, ou se pensait-elle tout à fait normale ? Elle était la chose la plus éloignée de la normalité que j'eusse jamais rencontrée.
- Au début je n'ai pas remarqué que tu étais partie de ton côté. Quand j'ai réalisé que tu n'étais plus avec elle, je t'ai cherchée à la librairie que j'avais vue dans sa tête. J'ai su que tu n'y étais pas allée, et que tu étais partie vers le sud... et que tu devrais faire demi-tour rapidement. Donc je t'ai juste attendue, cherchant au hasard dans les pensées des gens qui marchaient dans la rue – pour voir si quelqu'un t'avait remarquée, et savoir où tu te trouvais. Je n'avais pas de raisons de m'inquiéter... mais j'étais bizarrement anxieux...
Ma respiration s'accéléra alors que je me souvenais de ma panique. Son parfum s'engouffra dans ma gorge et me rendit heureux. Cette douleur signifiait qu'elle était en vie. Tant que je brûlais, elle était en sécurité.

- J'ai commencé à faire des cercles en voiture, toujours... à l'écoute.
J'espérais qu'elle comprendrait ce mot. Cela devait être tellement déconcertant pour elle.
- Le soleil a fini par se coucher, j'allais sortir pour te suivre à pied, et puis...
Le souvenir me saisit – très clair, et aussi vif que sur le moment – et je sentis la même vague meurtrière naître en moi, me rendant de glace.

Je voulais qu'il meure. J'avais besoin qu'il meure. Mes mâchoires se serrèrent tandis que je me concentrais pour rester assis à table. Bella avait encore besoin de moi. C'était tout ce qui importait.

- Et après ? chuchota-t-elle, ses yeux sombres grands ouverts.

- J'ai entendu ce qu'il pensait, dis-je les dents serrés, incapable de ne pas grogner. J'ai vu ton visage dans son esprit.

 Je pouvais à peine résister à mon envie de tuer. Je savais précisément où le trouver. Ses pensées sombres, prisonnières de la nuit, m'appelaient...
Je cachai mon visage, sachant que mes expressions devaient être celles d'un monstre, un chasseur, un tueur. Je fixai son image derrière mes yeux clos, essayant de me contrôler, me concentrant seulement sur elle. Les délicats traits de ses os, sa peau pâle et fragile – comme de la soie, incroyablement douce et sensible. Elle était trop vulnérable pour ce monde. Elle avait besoin d'un protecteur. Et pourtant, coup tordu du destin, j'étais la seule chose disponible.

 J'essayai d'expliquer ma réaction violente pour qu'elle me comprenne.

- Ça a été très... dur – tu ne peux pas imaginer à quel point – pour moi de te sauver et de les laisser... vivants, murmurai-je. J'aurais pu te laisser partir avec Jessica et Angela, mais j'avais peur, une fois seul, de repartir les chercher.

Pour la deuxième fois ce soir, je venais de confesser la préméditation d'un meurtre. Au moins, celui-ci était défendable.
Elle était toujours calme tandis que je luttais pour me contrôler. J'écoutai son c½ur. Son rythme était irrégulier, mais il ralentit à mesure que le temps passait, jusqu'à ce que je sois calmé. Sa respiration aussi était basse et régulière.

J'étais sur le point de craquer. Il fallait que je la ramène à la maison avant...

Le tuerais-je alors ? Allais-je devenir un meurtrier à nouveau, alors qu'elle avait confiance en moi ? Y avait-il un moyen de m'en empêcher ?

 Elle avait promis de me faire part de sa dernière théorie lorsque nous serions seuls. Avais-je envie de l'entendre ? Cela me rendait anxieux, mais la récompense de ma curiosité serait-elle pire que de ne pas savoir ?

 De toute façon elle en avait assez entendu pour ce soir.

Je la regardai une nouvelle fois. Son visage était encore plus pâle qu'avant, mais impassible.
- Est-ce que tu es prête à partir ? demandai-je.

- Oui, on peut y aller, dit-elle, choisissant ses mots, comme si un simple “oui” ne pouvait pas exprimer exactement ce qu'elle voulait dire.

Frustrant.

La serveuse revint. Elle avait entendu la dernière phrase de Bella tandis qu'elle déambulait à l'autre bout du restaurant, se demandant ce qu'elle pourrait me proposer de plus. J'aurais voulu lever les yeux au ciel à certaines des propositions qu'elle envisageait.

- Tout s'est bien passé ? demanda-t-elle.
- Très bien, pourrions-nous avoir l'addition, s'il vous plaît ? lui dis-je, mes yeux rivés sur Bella.
La respiration de la serveuse se figea un moment, complètement – pour reprendre le terme utilisé par Bella – éblouie par ma voix.

Dans un soudain moment de lucidité, entendant ma voix résonner dans la tête de cette humaine, je réalisai pourquoi j'étais aussi attirant ce soir – loin de la peur que je provoquais habituellement.

C'était à cause de Bella. En essayant d'être prudent avec elle, moins effrayant, presque humain, j'avais vraiment perdu mon talent. Les autres humains voyaient seulement ma beauté à présent, l'horreur que j'inspirais si bien cachée à présent.

Je regardai la serveuse, attendant qu'elle se ressaisisse. C'était très comique, maintenant que je comprenais la raison de son trouble.

- Bien sûr, bégaya-t-elle. Voilà.
Elle me tendit l'addition, pensant au petit mot qu'elle avait glissé dans mon reçu. Un mot avec son nom et son numéro de téléphone.

Oui, c'était très comique.

J'avais un billet déjà prêt. Je lui rendis directement le reçu pour ne pas qu'elle perde son temps à attendre un coup de fil qu'elle n'aurait jamais.

- Gardez la monnaie, lui dis-je, espérant que le pourboire que je lui laissais suffirait à calmer sa déception.

Je me levai, suivi de près par Bella. Je voulais lui prendre la main, mais pensai que ce serait tenter le diable. Je remerciai la serveuse, mes yeux ne quittant pas le visage de Bella. Elle semblait trouver la situation amusante, elle aussi.

Nous sortîmes du restaurant. Je marchais aussi près d'elle que je l'osais. Assez près en tout cas pour que la chaleur qui émanait d'elle soit presque une caresse du côté gauche de mon corps.

Alors que je lui tenais la porte, elle soupira doucement, je me demandai quel regret pouvait la rendre ainsi triste. Je fixai ses yeux, prêt à le lui demander, quand elle regarda soudainement le sol, l'air embarrassée. Cela me rendit curieux, même si je ne pouvais plus lui poser la question. Le silence entre nous continua lorsque je lui ouvris la portière de la voiture, et montai à mon tour.

Je mis le chauffage – les beaux jours étaient finis ; le froid devait la gêner. Elle resserra ma veste autour d'elle, un léger sourire sur les lèvres.

J'attendis, repoussant la conversation jusqu'à ce que les lumières des lampadaires disparaissent. Je me sentais encore plus seul avec elle.

Etait-ce le bon moment ? Maintenant que je me concentrais seulement sur elle, la voiture paraissait bien petite. Son odeur se répandait sous l'effet du chauffage, devenant de plus en plus forte. Son parfum devint presque une troisième personne qui prenait place dans l'habitacle. Une présence qui cherchait de l'attention.

Il avait toute mon attention ; il me brûlait. C'était toutefois supportable. Cela me semblait bizarrement approprié. J'avais beaucoup donné ce soir – plus que je n'avais prévu. Et elle était là, volontairement à mes côtés. Je devais sacrifier quelque chose pour cela. Une brûlure.

Si seulement cela ne pouvait être que ça. Une brûlure, et rien d'autre. Mais le venin emplit ma bouche, et mes muscles se bandèrent, comme si j'allais chasser...

Je devais arrêter de penser à ce genre de choses. Et je savais ce qui m'en distrairait.

- Alors, lui dis-je, la crainte de sa réponse surpassant la brûlure. A ton tour maintenant.
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# Posted on Friday, 28 August 2009 at 2:17 PM

Chapitre 8 : Fantôme

Je ne vis pas beaucoup les invités de Jasper durant les deux jours ensoleillés où ils étaient à Forks. Je ne revenais à la maison que pour éviter à Esmée de s'inquiéter. Autrement, mon existence ressemblait plus à celle d'un spectre qu'à celle d'un vampire. Je me cachais, invisible dans l'ombre, d'où je pouvais suivre l'objet de mon amour et de mon obsession – d'où je pouvais la voir et l'entendre à travers les esprits des humains chanceux qui pouvaient marcher à ses côtés dans la lumière du soleil, parfois même caresser accidentellement le dos de sa main avec la leur. Elle ne réagissait jamais à de tels contacts ; leur peau était aussi tiède que la sienne.
Cette absence forcée ne m'avait jamais parue aussi oppressante. Mais le soleil semblait la rendre heureuse, ce qui m'empêchait de trop en vouloir au beau temps. Tout ce qui faisait plaisir à Bella était dans mes bonnes grâces.
Le lundi matin, j'épiai une conversation qui aurait eu le potentiel de réduire à néant mon assurance et de faire de ce temps passé loin d'elle une véritable torture. Néanmoins, lorsqu'elle se termina, j'avais gagné ma journée.
J'étais forcé de devoir un peu de respect à Mike Newton ; il ne s'était pas résigné à abandonner et à s'éclipser discrètement pour panser ses blessures. Il était plus brave que ce que j'avais présumé. Il allait réessayer.
Bella arriva à l'école assez tôt et, ayant manifestement l'intention de profiter du soleil le plus longtemps possible, s'assit sur une des tables de pique-nique rarement utilisées en attendant que la sonnerie retentisse. Chose inattendue, le soleil alluma des reflets roux dans ses cheveux.
Mike la trouva là, toujours à griffonner, ravi de sa chance.
J'agonisais d'être impuissant, réduit au rôle de simple spectateur, retenu dans la forêt sombre par le soleil éclatant.
Elle le salua avec assez d'enthousiasme pour le rendre extatique, et moi l'inverse.
Bon, elle m'aime bien. Elle ne sourirait pas comme ça si elle ne m'aimait pas. Je parie qu'elle voulait aller au bal avec moi. Me demande ce qu'il y a de si important à Seattle...
Il perçut le changement dans ses cheveux.
- Je ne l'avais encore jamais remarqué, mais tes cheveux ont des reflets roux.
Je déracinai accidentellement le jeune épicéa sur lequel je m'appuyais quand il prit entre ses doigts une mèche de ses cheveux pour la replacer derrière son oreille.
- Seulement quand il y a du soleil, répondit-elle.
À ma grande satisfaction, elle se dégagea légèrement lorsqu'il effleura sa peau.
Il fallut une minute à Mike pour rassembler son courage, perdant du temps en bavardages futiles.
Elle lui rappela la dissertation que nous avions à rendre pour mercredi. D'après son expression légèrement suffisante, la sienne était déjà terminée. Lui avait complètement oublié, ce qui diminua considérablement son temps libre.
Flûte – stupide disserte.
Il en vint finalement à l'essentiel – mes dents étaient si serrées qu'elles auraient pu pulvériser du granit – et même à ce moment, il ne put se résoudre à poser sa question de but en blanc.
- Je comptais t'inviter à sortir.
- Oh.
Il y eut un bref silence.
"Oh" ? Qu'est-ce que ça signifie ? Elle va dire oui ? Attends – je ne lui ai pas encore vraiment demandé. Il déglutit bruyamment.
- Tu sais, on pourrait aller dîner quelque part... je bosserai après.
Idiot. Ce n'était pas une question non plus.
- Mike...
La furie et l'agonie de ma jalousie étaient aussi intenses que la semaine précédente. Je brisai un autre arbre en tentant de m'y retenir. Je voulais tellement courir vers le lycée, trop rapide pour les yeux humains, et me saisir d'elle – l'éloigner le plus possible du garçon qu'en ce moment je haïssais tant que j'aurais pu le tuer et y prendre plaisir.
Lui dirait-elle oui ?
- Je ne crois pas que ce serait une très bonne idée.
Je me remis à respirer. Mon corps rigide se relaxa.
Seattle n'était qu'une excuse, après tout. Je n'aurais pas dû lui demander. À quoi est-ce que je pensais ? Je parie que c'est encore ce monstre, Cullen...
- Pourquoi ? demanda-t-il, maussade.
- Parce que... hésita-t-elle. Et si jamais tu répètes ce que je vais dire je te jure que je t'étranglerai avec joie...
J'éclatai de rire au son la menace de mort sortant de ses lèvres. Un geai poussa un cri perçant, effrayé, et s'envola loin de moi.
- À mon avis, ce serait blessant envers Jessica.
- Jessica ? Quoi ? Mais... Oh. D'accord. Je pense...Donc... Hein ?
Ses pensées n'étaient plus cohérentes du tout.
- Franchement, Mike, tu es aveugle ou quoi ?
Je partageais ce sentiment. Elle ne pouvait pas s'attendre à ce que tout le monde soit aussi perspicace qu'elle, mais ce fait relevait de l'évidence. Pendant qu'il s'obligeait à prendre sur lui pour s'adresser à Bella, n'avait-il pas remarqué que c'était aussi dur pour Jessica ? C'était son égoïsme qui le rendait aveugle aux autres. Et Bella était si peu égoïste qu'elle voyait tout.
Jessica. Euh. Waouh. Euh...
- Oh ! réussit-il à répondre.
Bella utilisa sa confusion pour s'esquiver.
- Il est l'heure d'aller en cours, et je ne peux pas me permettre d'arriver en retard une nouvelle fois.
Mike devint dès lors un point de vue peu fiable. Il se rendit compte, tandis qu'il tournait et retournait l'idée de Jessica dans sa tête, qu'il appréciait la pensée de la savoir attirée par lui. Ce n'était qu'un second choix, pas aussi satisfaisant que si c'était Bella qui avait pensé cela.
Elle est pas mal, quand même. Un corps décent. Un oiseau dans la main...
Il n'était plus concentré, embarqué par ses nouveaux fantasmes, tout aussi vulgaires que ceux qu'il avait eus à propos de Bella, mais à présent ils m'irritaient au lieu de me rendre furieux. Il méritait si peu chacune de ces deux filles ; elles étaient presque interchangeables à ses yeux. Je restai loin de sa tête après cela.
Quand elle fut hors de ma vue, je me blottis contre le tronc froid d'un gros arbre, et naviguai d'esprit en esprit, la gardant à l'½il, toujours content quand Angela Weber était disponible. Je souhaitai trouver un moyen pour la remercier d'être simplement une personne gentille. Je me sentais mieux à l'idée que Bella ait une amie qui la méritât.
J'admirai le visage de Bella sous tous les angles, et remarquai qu'elle était à nouveau triste. Cela me surprit – je pensais que le soleil suffirait à la garder souriante. Le midi, je la vis jeter plusieurs fois des regards furtifs à la table vide des Cullen, et cela me fit frissonner. Me donna de l'espoir. Peut-être lui manquais-je aussi.
Elle avait des projets de sortie avec les autres filles après les cours – je prévus aussitôt de la surveiller – mais ils furent repoussés quand Mike invita Jessica à sortir, au même endroit que celui où il avait prévu d'emmener Bella.
Je retournai donc directement chez elle, faisant un crochet par les bois afin de m'assurer que personne de dangereux n'y rôdait. Je savais que Jasper avait prévenu son ancien frère d'éviter la ville – utilisant mon état mental à la fois comme explication et comme avertissement –, mais je préférais ne courir aucun risque. Peter et Charlotte n'avaient aucune intention de s'attirer l'animosité de ma famille, mais les intentions changeaient rapidement...
Bon, j'exagérais. Je le savais.
Comme si elle savait que je la regardais, comme si elle avait eu pitié de l'agonie que je ressentais quand je ne pouvais pas la voir, Bella sortit sur la pelouse derrière sa maison, après plusieurs heures passées à l'intérieur. Elle avait un livre à la main et un plaid sous le bras.
Silencieusement, je grimpai jusqu'aux plus hautes branches de l'arbre le plus proche du petit jardin.
Elle étala la couverture sur l'herbe humide puis s'allongea sur le ventre et commença à feuilleter le livre, comme si elle cherchait un passage précis. Je lus par-dessus son épaule.
Ah, des classiques. Elle était une fan d'Austen.
Elle lisait vite, croisant et décroisant ses chevilles en l'air. Je regardais les rayons du soleil et le vent jouer dans ses cheveux quand son corps se raidit soudain, et sa main s'immobilisa au-dessus de la page. Tout ce que je vis était qu'elle avait atteint le chapitre trois quand elle tourna brutalement plusieurs pages d'un coup.
Je pus lire la page de titre : Mansfield Park. Elle commençait une nouvelle histoire – le livre était une anthologie. Je me demandai pourquoi elle avait si abruptement changé de roman.
Quelques instants plus tard, elle referma violemment le livre. D'un air férocement renfrogné, elle repoussa le livre et se retourna, s'allongeant sur le dos. Elle prit une profonde inspiration, comme pour se calmer, remonta ses manches et ferma les yeux. Je me déroulai mentalement l'histoire, mais n'y trouvai rien d'offensant au point de la contrarier ainsi. Un autre mystère. Je soupirai.
Elle resta immobile, ne bougeant qu'une seule fois la main pour étaler ses cheveux sur la couverture, loin de son visage. Ils se déployèrent autour de sa tête, en une rivière châtain. Elle ne bougea plus.
Sa respiration ralentit. Après quelques minutes, ses lèvres commencèrent à trembler. Elle marmonna dans son sommeil.
Impossible de résister. J'écoutai d'aussi loin que possible, captant les voix dans les maisons voisines.
Deux cuillères à soupe de farine... une tasse de lait...
Allez ! Lance-le à travers le cerceau ! Allez, vas-y !
Rouge ou bleu... ou peut-être que je devrais mettre quelque chose de plus décontracté...
Il n'y avait personne à proximité. Je sautai par terre, me recevant silencieusement sur la pointe des pieds.
C'était mal, et très risqué. J'avais jadis jugé Emmett avec condescendance pour ses actes irréfléchis et Jasper pour son manque de discipline. Pourtant, à présent, j'enfreignais consciencieusement toutes ces règles avec un abandon sauvage qui rendait, en comparaison, leurs écarts de conduite totalement insignifiants.
Je soupirai, mais avançai malgré tout dans la lumière du soleil.
J'évitai de me regarder, éclairé par ses rayons éblouissants. Il était assez douloureux d'avoir une peau de pierre, inhumaine, dans l'ombre ; je ne voulais pas voir Bella et moi côte à côte dans la lumière. La différence entre nous était déjà insurmontable, inutile d'y ajouter cette vision.
Mais je ne pus ignorer les arcs-en-ciel qui se reflétèrent sur sa peau quand je me rapprochai. Mes mâchoires se serrèrent à cette vue. Pouvais-je être plus monstrueux ? J'imaginai sa terreur si elle ouvrait les yeux à ce moment...
Je commençai à reculer, mais elle recommença à marmonner, ce qui me retint.
- Mmm... Mmm.
Rien d'intelligible. Eh bien, j'attendrais un peu.
Je lui pris le livre, tendant précautionneusement le bras et retenant mon souffle tant que j'étais près d'elle. Au cas où. Je recommençai à respirer une fois éloigné de quelques mètres, goûtant comment les rayons lumineux et le plein air affectaient son odeur. La chaleur semblait l'adoucir encore. Ma gorge s'enflamma de désir, d'un feu plus fort, ravivé par ma longue absence. J'avais été trop longtemps loin d'elle.
Je passai un moment à la juguler, puis – en me forçant à respirer par le nez – j'ouvris le livre. Elle avait commencé par le premier roman... Je feuilletai rapidement les pages jusqu'à arriver au chapitre trois de Raison et Sentiments, à la recherche de quelque chose de potentiellement offensant dans la prose polie de Jane Austen.
Quand mes yeux s'arrêtèrent automatiquement sur mon nom – le personnage d'Edward Ferrars était présenté pour la première fois – Bella se remit à parler.
- Mmm. Edward.
Cette fois-ci, je ne craignis pas qu'elle se soit réveillée. Sa voix n'était qu'un murmure bas et mélancolique. Pas le hurlement de peur qu'elle aurait eu si elle m'avait aperçu.
Ma joie se heurtait à un profond mépris de moi-même. Au moins, elle rêvait toujours de moi.
- Edmund. Ahh. Trop... proche...
Edmund ?
Ah ! Elle ne rêvait pas du tout de moi, réalisai-je sombrement. Le mépris pour moi-même revint en force. Elle rêvait de personnages de fiction. Autant pour ma vanité.
Je replaçai le livre près d'elle, et retournai sous le couvert des arbres, dans les ténèbres auxquelles j'appartenais.
L'après-midi passa et je la contemplai, à nouveau impuissant, tandis que le soleil se couchait lentement et que les ombres s'étiraient, glissant vers elle sur la pelouse. Je voulus les repousser, mais l'obscurité était inévitable ; les ombres l'atteignirent. Une fois la lumière partie, sa peau devint trop pâle, fantomatique. Ses cheveux étaient à nouveau sombres, presque noirs contre son visage.
C'était effrayant à regarder – comme si je voyais la vision d'Alice se réaliser sous mes yeux. Son rythme cardiaque fort et régulier était la seule chose rassurante, le son qui empêchait cet instant de trop avoir l'air d'un cauchemar.
Je fus soulagé quand son père rentra.
J'entendis assez peu de lui tandis qu'il remontait la petite rue vers la maison. Une vague contrariété... dans le passé, quelque chose qui avait dû se dérouler au travail. Une attente associée à la faim – je devinai qu'il avait hâte de passer à table. Mais ses pensées étaient si étouffées et contenues que je ne pouvais pas en être sûr ; je n'en comprenais que l'essentiel.
Je me demandai à quoi les pensées de sa mère ressemblaient – quelle combinaison génétique avait pu produire cette fille unique.
Bella commençait à se réveiller, et s'assit brusquement quand les pneus de la voiture de son père crissèrent sur l'allée de briques. Elle regarda autour d'elle, semblant désorientée par les ténèbres inattendues. Pendant un bref moment, elle effleura du regard les ombres dans lesquelles je me cachais, mais elle détourna rapidement les yeux.
- Charlie ? demanda-t-elle d'une voix basse, scrutant toujours les arbres qui entouraient le jardin.
La portière se referma en claquant, et elle regarda dans la direction du son. Elle se leva rapidement et rassembla ses affaires, jetant un autre coup d'½il en arrière, vers les bois.
Je changeai de place, m'abritant derrière un arbre proche de la fenêtre à l'arrière de la petite cuisine, et écoutai leur soirée. Il était intéressant de comparer les paroles de Charlie à ses pensées assourdies. Son amour et sa préoccupation pour sa fille étaient presque écrasants, et pourtant ses paroles étaient toujours concises et ordinaires. La plupart du temps, ils restaient dans un silence de bonne compagnie.
Je l'entendis discuter de ses projets pour la soirée suivante à Port Angeles, et j'affinai mes propres plans en l'écoutant. Jasper n'avait pas dit à Peter et Charlotte de rester à l'écart de Port Angeles. Même si je savais qu'ils s'étaient nourris récemment et qu'ils n'avaient pas l'intention de chasser dans notre voisinage, je la surveillerais, des fois que... Après tout, il y en avait toujours d'autres de ma race au-dehors. Sans compter tous ces dangers humains auxquels je n'avais jamais pensé auparavant.
Je l'entendis s'inquiéter à voix haute à l'idée de laisser son père dîner tout seul, et souris à cette preuve de ma théorie – oui, elle était vraiment quelqu'un d'attentionné, aux petits soins pour ceux qu'elle aimait.
Je partis juste après, sachant que je serais bientôt de retour, quand elle dormirait.
Je n'attenterais pas à sa vie privée à la manière d'un voyeur. J'étais là pour sa protection, pas pour la lorgner comme Mike Newton le ferait sans aucun doute s'il était assez agile pour grimper à la cime des arbres, comme moi. Je ne la traiterais pas si grossièrement.
Ma maison était vide quand j'y retournai, ce qui n'était pas plus mal pour moi. Je captais toujours leurs pensées désobligeantes et perplexes concernant ma santé mentale. Emmett avait laissé une note sur la boîte aux lettres.
Football au champ Rainier. Allez ! S'te plaît ?
Je trouvai un stylo et griffonnai le mot désolé sous son plaidoyer. Les équipes étaient égales sans moi, de toute façon.
Je fis la chasse la plus courte possible, me contentant de petits herbivores pas aussi savoureux que les prédateurs, puis me changeai avant de retourner à Forks.
Bella ne dormait pas aussi bien cette nuit. Elle se débattait dans ses couvertures, le visage parfois inquiet, parfois triste. Je me demandai quel cauchemar la hantait... puis réalisai que je ne voulais peut-être pas savoir.
Quand elle parla, elle chuchota principalement des choses désobligeantes sur Forks d'une voix sombre. Une seule fois, quand elle soupira « Reviens » en ouvrant les mains – une supplication muette – pus-je espérer qu'elle rêvait de moi.
Le lendemain au lycée, le dernier jour pendant lequel le soleil me retiendrait prisonnier, ressembla beaucoup à la veille. Bella avait l'air encore plus morose qu'avant, et je me demandais si elle allait annuler ses projets – elle ne semblait pas d'humeur. Mais, étant Bella, elle jugerait probablement le plaisir de ses amies plus important que le sien.
Elle portait un corsage bleu marine, et cette couleur seyait parfaitement à son teint, donnant à sa peau une couleur de crème fraîche.
La journée de cours se termina, et Jessica accepta de passer prendre les autres filles. Angela les accompagnait, ce de quoi je lui étais reconnaissant.
Je rentrai à la maison pour prendre ma voiture. Quand je vis que Peter et Charlotte étaient là, je décidai que je pouvais me permettre d'accorder aux filles une bonne heure d'avance. Je n'aurais jamais été capable de supporter de conduire derrière, en respectant la limite de vitesse – horrible pensée.
Je rentrai par la cuisine, accordant un vague signe de tête aux saluts d'Emmett et Esmée en passant entre tout le monde dans le salon, et me dirigeai droit vers le piano.
Argh, il est rentré. Rosalie, évidemment.
Ah, Edward. Je déteste le voir souffrir ainsi. La joie d'Esmée était gâchée par le souci qu'elle se faisait. Elle avait bien raison de s'en faire, d'ailleurs. L'histoire d'amour qu'elle avait imaginée tournait à la tragédie, plus visible à chaque instant.
Amuse-toi bien à Port Angeles ce soir, pensa gaiement Alice. Dis-moi quand je pourrai parler à Bella.
Tu es pathétique. J'arrive pas à croire que tu aies manqué la partie hier soir juste pour regarder quelqu'un dormir, maugréa Emmett.
Jasper ne m'accorda aucun intérêt, même si l'air que je m'étais mis à jouer devenait un peu plus orageux que je n'en avais eu l'intention. C'était une vieille chanson, avec un thème familier : l'impatience. Jasper saluait ses amis, qui me regardèrent avec curiosité.
Quelle créature étrange, pensait Charlotte aux cheveux blonds presque blancs, aussi grande qu'Alice. Il était si normal la dernière fois que je l'ai vu.
Les pensées de Peter étaient en phase avec les sienne, comme d'habitude.
Ce doit être les animaux. Le manque de sang humain doit les rendre fous, concluait-il. Ses cheveux étaient aussi clairs que les siens, presque aussi longs. Ils étaient très similaires – sauf en ce qui concernait la taille, Peter était aussi grand que Jasper –, tant dans leurs pensées que dans leur apparence. Un couple bien assorti, avais-je toujours pensé.
Tout le monde sauf Esmée arrêta de penser à moi après un moment, et je jouai dans des tons plus feutrés qui ne les dérangeraient pas trop.
Je ne leur prêtai pas attention pendant un long moment, me contentant de laisser la musique me distraire de mon malaise. Il était difficile de sortir cette fille de ma tête. Je ne tournai la tête vers eux que quand les adieux semblèrent toucher à leur fin.
- Si vous revoyez Maria, leur dit Jasper avec circonspection, dites-lui que j'espère qu'elle se porte bien.
Maria était le vampire qui avait créé Peter et Jasper – Jasper dans la deuxième moitié du dix-neuvième siècle, Peter plus récemment, dans les années quarante. Elle était passée voir Jasper une fois, quand nous étions à Calgary. Cela avait été une visite riche en évènements – nous avions dû partir immédiatement. Jasper lui avait poliment demandé de garder ses distances à l'avenir.
- Je ne pense pas que ça arrivera bientôt, dit Peter en riant.
Maria était indéniablement dangereuse et il n'y avait plus beaucoup d'affection entre elle et Peter. Il n'avait après tout été qu'un instrument de la défection de Jasper. Jasper avait toujours été le préféré de Maria ; elle considérait comme un détail mineur le fait qu'elle avait un jour projeté de le tuer.
- Mais si ça arrive, je le ferai, lui assura-t-il.
Ils se serrèrent la main, se préparant à partir. Je laissai la chanson que je jouais se dissiper en une fin insatisfaisante, et me levai rapidement.
- Charlotte, Peter, leur dis-je avec un signe de tête.
- J'ai été heureuse de te revoir, répondit Charlotte d'un ton incertain.
Peter se contenta de me retourner mon signe de tête.
Aliéné, me jeta Emmett.
Idiot, pensa Rosalie en même temps.
Le pauvre. Esmée.
Et Alice, d'un ton réprobateur. Ils vont droit à l'est, vers Seattle. Absolument pas près de Port Angeles. Elle me montra la preuve dans ses visions.
Je fis semblant de ne pas l'avoir entendue. Mes excuses étaient déjà assez piètres comme cela.
Une fois dans ma voiture, je me sentis plus détendu ; le ronronnement puissant du moteur que Rosalie avait amélioré – l'année précédente, quand elle était de meilleure humeur – était apaisant. C'était un soulagement de bouger, de savoir que je me rapprochais de Bella à chaque kilomètre qui s'envolait sous mes roues.
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# Posted on Friday, 28 August 2009 at 2:13 PM

Chapitre 7 : Mélodie

Chapitre 7 : Mélodie
Je dus attendre une fois revenu au lycée. La dernière heure n'était pas encore terminée. Ce qui n'était pas plus mal, car je devais réfléchir et j'avais besoin de ce moment de solitude.
Sa fragrance persistait dans la voiture. Je gardai les vitres fermées pour la laisser m'attaquer, essayant de m'habituer à cette sensation de brûlure intentionnelle à l'intérieur de ma gorge.
Attirance.
C'était un phénomène assez problématique. Il avait tant de facettes, tant de significations et de niveaux différents. Pas identique à l'amour, mais lié à lui de façon inextricable.
Je ne savais absolument pas si Bella ressentait une quelconque attirance pour moi – son silence mental continuerait-il à devenir de plus en plus frustrant jusqu'à me rendre fou, ou avait-il une limite que je parviendrais un jour à franchir ?
Je tentai de comparer ses réponses physiques à celles d'autres personnes, comme la secrétaire ou Jessica Stanley, mais je ne pus rien tirer de cette comparaison. Les mêmes signes – accélération du rythme cardiaque et respiration saccadée – pouvaient aussi bien êtres synonymes de peur, de choc ou d'angoisse que d'intérêt. Il me semblait peu probable que Bella entretînt le même genre de pensées que Jessica Stanley. Après tout, Bella savait parfaitement que quelque chose n'allait pas chez moi, même si elle ne savait pas exactement ce que c'était. Elle avait touché ma peau de glace, et avait retiré précipitamment sa main de cette morsure glacée.
Et pourtant... en me remémorant les songeries qui auparavant me dégoûtaient, mais avec Bella à la place de Jessica...
Je respirai plus rapidement, la griffure du feu parcourant ma gorge de haut en bas.
Et si c'avait été Bella qui m'avait imaginé les bras serrés autour de son corps fragile ? Qui m'avait senti la presser contre mon torse et soulever son menton d'une main ? Dégager de son visage rougissant l'épais rideau de ses cheveux ? Tracer le contour de ses lèvres du bout de mes doigts ? Pencher mon visage plus près du sien, là où je pourrais sentir la chaleur de son haleine sur ma bouche ? Me rapprocher jusqu'à ce que...
Mais je reculai immédiatement de cette rêverie, sachant, comme je l'avais su lorsque Jessica avait imaginé ces choses, ce qui arriverait si je me rapprochais d'elle à ce point.
Cette attirance était un dilemme insoluble, car j'étais déjà trop attiré par Bella de la pire des manières.
Voulais-je que Bella soit attirée par moi, comme une femme par un homme ?
C'était une mauvaise question. La bonne question était : devais-je vouloir que Bella soit attirée par moi de cette manière, et la réponse était non. Car je n'étais pas un homme humain, et c'était injuste envers elle.
De chaque fibre de mon être, je désirai être un homme normal, pour pouvoir la tenir dans mes bras sans risquer sa vie. Pour pouvoir laisser libre cours à mes propres divagations, divagations qui ne se termineraient pas avec son sang sur mes mains, son sang brillant dans mes yeux.
La poursuivre ainsi était un acte indéfendable. Quel genre de relation pouvais-je lui offrir, alors que je ne pouvais même pas me risquer à la toucher ?
Je me pris la tête dans les mains.
Tout ceci était des plus confus ; je ne m'étais jamais senti aussi humain de toute de ma vie – pas même lorsque je l'étais, aussi loin que remontait ma mémoire. Quand j'avais été humain, mes pensées étaient entièrement tournées vers la gloire militaire. La Grande Guerre avait fait rage durant la plus grande partie de mon adolescence, et j'étais à neuf mois de mon dix-huitième anniversaire lorsque l'épidémie de grippe espagnole avait sévi... Je n'avais que de vagues impressions de ces années d'humanité, des souvenirs troubles qui s'estompaient un peu plus à chaque décennie qui passait. C'était de ma mère que je me souvenais le plus clairement, et je ressentis une douleur ancienne en repensant à son visage. Je me souvenais vaguement combien elle avait haï le futur vers lequel je me précipitais, priant chaque soir en disant les grâces au dîner pour que cette « horrible guerre » prenne fin... Je n'avais pas d'autre souvenir d'une quelconque autre forme de désir. En dehors de l'amour de me mère, aucun autre amour ne m'avait fait souhaiter rester...
Tout ceci était entièrement nouveau pour moi. Je ne pouvais établir aucun parallèle, aucune comparaison avec quoi que ce soit d'autre.
L'amour que je ressentais pour Bella m'était venu en toute pureté, mais à présent cette pureté était souillée. Je voulais ardemment pouvoir la toucher. Pensait-elle la même chose ?
Cela n'avait aucune espèce d'importance, tentai-je de me convaincre.
Je fixai mes mains blanches, haïssant leur dureté, leur froideur, leur force inhumaine...
Je sursautai lorsque la portière passager s'ouvrit.
Ha ! Pris par surprise. C'est une première, pensa Emmett en se glissant sur son siège.
- Je parie que Mme Goff pense que tu es drogué, tu as été tellement irrégulier ces derniers temps. Tu étais où, aujourd'hui ?
- Je faisais... une bonne action.
Hein ?
- Prendre soin des malades, ce genre de choses, plaisantai-je.
Ceci ne fit que l'embrouiller plus, mais il inhala et reconnut l'odeur dans la voiture.
- Oh. Encore cette fille ?
Je grimaçai.
Ça devient vraiment bizarre.
- Tu m'en diras tant, grommelai-je.
- Hum, elle sent quand même vachement bon, non ? remarqua-t-il en inspirant à nouveau.
Le grognement franchit mes lèvres avant même qu'il n'eût fini sa phrase. Une réponse instinctive.
- Du calme, gamin, je ne fais que constater.
Les autres arrivèrent à ce moment-là. Rosalie remarqua immédiatement l'odeur et me foudroya du regard, toujours pas calmée. Je me demandai quel était son problème, mais tout ce que j'entendais d'elle étaient des insultes.
Je n'aimai pas non plus la réaction de Jasper. Comme Emmett, il avait relevé l'attrait de Bella. Non pas que son parfum eût pour eux le millième de l'attraction qu'il exerçait sur moi. Mais que son sang leur parût si doux me contrariait néanmoins ; Jasper avait si peu de contrôle...
Alice arriva en sautillant à côté de ma fenêtre et tendit la main, attendant que je lui donne la clé de la camionnette de Bella.
- Je n'ai vu que ce que je ferais, dit-elle – obscure, comme à son habitude. Il faudra que tu m'en donnes les raisons.
- Ça ne veut pas dire que...
- Je sais, je sais. J'attendrai. Ce ne sera plus très long.
Je soupirai et lui tendis la clé.
Je la suivis jusqu'à la maison de Bella. Il pleuvait à verse ; on aurait dit que les gouttes étaient un millions de minuscules marteaux, si bruyants que les oreilles humaines de Bella ne pouvaient entendre les pétarades du moteur de sa camionnette. Je regardai sa fenêtre, mais elle n'y apparut pas. Peut-être n'était-elle pas là. Je ne pouvais entendre aucune pensée.
Cela me rendit triste ; je ne pouvais même pas en entendre assez pour vérifier, m'assurer qu'elle était heureuse, ou du moins en sécurité.
Alice monta à l'arrière et j'accélérai sur le chemin du retour. Les routes étaient désertes, et le trajet ne prit que quelques minutes. Nous rentrâmes et retournâmes à nos passe-temps respectifs.
Emmett et Jasper étaient au milieu d'une partie d'échecs élaborée qui utilisait huit échiquiers joints – alignés le long du mur en verre à l'arrière de la pièce – et leurs règles personnelles, très compliquées. Ils ne me laisseraient pas jouer ; seule Alice me permettait encore de jouer avec elle.
Cette dernière se dirigea vers son ordinateur dans le coin de la pièce le plus proche d'eux, et j'entendis l'unité centrale ronronner en s'allumant. Alice travaillait sur un projet de mode pour la garde-robe de Rosalie, mais aujourd'hui notre s½ur ne vint pas se poster derrière elle pour diriger les coupes et les couleurs pendant qu'Alice les traçait du doigt sur les écrans tactiles – Carlisle et moi avions dû trafiquer légèrement le système, étant donné que ce genre d'écrans réagissait à la température la plupart du temps. Au lieu de cela, Rosalie s'affala maussade sur le canapé et commença à zapper à vingt chaînes à la seconde sur l'écran plat, sans s'arrêter. Je l'entendis essayer de décider si elle allait se rendre dans le garage pour régler encore une fois sa BMW ou pas.
Esmée était à l'étage, fredonnant en s'affairant autour d'un ensemble d'imprimés bleus.
Après un moment, Alice tourna la tête et commença à articuler les prochains mouvements d'Emmett – qui lui tournait le dos – à Jasper. Celui-ci conserva une expression stoïque en prenant le cavalier préféré d'Emmett.
Et moi, pour la première fois depuis si longtemps que j'en avais honte, je me dirigeai vers le magnifique grand piano positionné juste au fond de l'entrée. Je fis doucement courir mes doigts le long du clavier, testant sa sonorité. Il était toujours parfaitement accordé.
En haut, Esmée arrêta ce qu'elle faisait et pencha la tête sur le côté.
Je commençai la première voix de l'air qui s'était suggéré de lui-même à mon esprit dans la voiture, heureux de constater qu'il sonnait encore mieux que je l'avais imaginé.
Edward recommence à jouer, pensa Esmée avec joie, un sourire apparaissant sur son visage. Elle se leva de son bureau et se dirigea sans bruit vers le haut des escaliers.
J'ajoutai une ligne d'accompagnement, modulant la mélodie centrale pour la faire correspondre avec cet ajout.
Esmée soupira de contentement et s'assit sur la plus haute marche en appuyant la tête sur la rambarde. Une nouvelle chanson. Cela faisait si longtemps. Quel air adorable.
Je laissai la mélodie s'échapper dans une nouvelle direction, la suivant avec la ligne de basse.
Edward s'est remis à composer ? pensa Rosalie. Elle serra les dents, emplie d'un ressentiment féroce.
À ce moment, elle dérapa, et je pus enfin lire son indignation sous-jacente. Je vis pourquoi elle était de si mauvaise humeur avec moi ces derniers temps. Pourquoi tuer Isabella Swan n'avait pas le moins du monde troublé sa conscience.
Avec Rosalie, tout était toujours affaire de vanité.
La musique s'arrêta abruptement, et j'éclatai de rire avant de pouvoir m'en empêcher, un bref aboiement amusé qui s'interrompit dès que je cachai la bouche de la main.
Rosalie se tourna pour me jeter un regard meurtrier, les yeux étincelants d'une fureur vexée.
Emmett et Jasper se tournèrent également, et j'entendis la confusion d'Esmée. Elle fut en bas des escaliers en un éclair, s'arrêtant pour nous jeter un coup d'½il, à Rosalie et moi.
- Ne t'arrête pas, Edward, m'encouragea-t-elle après un instant de tension.
Je recommençai à jouer, tournant le dos à Rosalie en essayant de toutes de mes forces de contenir le grand sourire qui s'étalait sur mon visage. Elle se leva et sortit d'un pas raide, plus en colère qu'embarrassée. Mais certainement assez embarrassée.
Si jamais tu dis quoi que ce soit, je te chasserai comme un chien.
Je dissimulai un autre rire.
- Qu'est-ce qui ne va pas, Rose ? lui demanda Emmett.
Rosalie ne se retourna pas. Elle continua, droite comme un i, s'engouffra dans le garage et rampa sous sa voiture comme si elle avait pu s'y enterrer.
- Mais qu'est-ce qui se passe ? m'interrogea Emmett.
- Je n'en ai pas la moindre idée, mentis-je.
Il grommela, frustré.
- Continue à jouer, me pressa Esmée.
Mes mains s'étaient de nouveau arrêtées. Je fis comme elle le demandait, et elle vint s'installer derrière moi en posant ses mains sur mes épaules.
La chanson était fascinante, mais incomplète. Je tentai un pont, mais d'une manière, il ne semblait pas correspondre.
- C'est charmant. Cette chanson a-t-elle un nom ?
- Pas encore.
- A-t-elle une histoire ? demanda-t-elle, un sourire dans la voix.
Cela lui faisait si plaisir que je me sentis coupable d'avoir négligé ma musique si longtemps. C'avait été égoïste.
- C'est... une berceuse, je suppose.
Je tenais le bon pont. Il mena naturellement vers le second mouvement, prenant vie de lui-même.
- Une berceuse, répéta-t-elle.
Oui, il y avait une histoire à cette mélodie, et une fois que je l'eus vu, les morceaux se mirent en place sans peine. Cette histoire était une fille endormie dans un lit étroit, sa chevelure épaisse et sombre étalée en vaguelettes sur son oreiller...
Alice laissa Jasper se débrouiller et vint s'asseoir à côté de moi sur le tabouret. De son carillon céleste, elle ébaucha un contrechant sans paroles deux octaves au-dessus de la mélodie.
- J'aime beaucoup ça, murmurai-je. Mais que penses-tu de cela ?
J'incorporai son chant à l'harmonie – mes mains volaient au-dessus des touches pour tout jouer en même temps –, la modifiant un peu, l'emmenant vers une autre direction...
Elle comprit le ton et accompagna ce changement.
- Oui, parfait, dis-je.
Esmée me pressa l'épaule.
Mais je voyais l'issue du morceau à présent, avec la voix d'Alice qui s'élevait au-dessus de l'air, l'emmenant autre part. Je vis comment la chanson devrait se terminer, car cette fille endormie était parfaite comme elle était, et que le moindre changement serait une faute, un gâchis. La chanson dériva du fait de cette prise de conscience, de plus en plus lente, de plus en plus basse. La voix d'Alice se fit plus légère, elle aussi, plus solennelle, d'une tessiture qui appartenait plus aux voûtes résonnantes d'une cathédrale illuminée de cierges.
Je jouai la dernière note, puis courbai la tête, sur le clavier.
Esmée me caressa les cheveux. Tout ira bien, Edward. Tout se passera pour le mieux. Tu mérites le bonheur, mon fils. Le destin te doit bien ça.
- Merci, chuchotai-je en souhaitant pouvoir la croire.
L'amour n'arrive pas toujours dans un paquet cadeau.
Je ris, sans le moindre amusement.
Toi, plus que tous sur cette planète, es peut-être le mieux équipé pour t'arranger d'une telle difficulté. Tu es le meilleur et le plus brillant d'entre nous.
Je soupirai. Toutes les mères pensaient cela de leur fils.
Esmée ne s'était toujours pas remise de son ravissement que mon c½ur eût été touché après tout ce temps, quel que soit le risque que cela tourne à la tragédie. Elle qui avait cru que je resterais seul à jamais...
Elle devra t'aimer en retour, pensa-t-elle soudain, la direction de ses réflexions me prenant par surprise. Si c'est une fille intelligente. Elle sourit. Mais je ne n'arrive pas à imaginer comment quelqu'un pourrait être assez lent pour ne pas voir à quel point tu es remarquable.
- Arrête, Maman, tu vas me faire rougir, plaisantai-je.
Ses paroles, bien que peu plausibles, me réconfortaient. Alice rit et commença à pianoter de la main droite le thème de « Heart and Soul ». Je lui fis un grand sourire et complétai avec une deuxième voix. Puis je lui accordai une interprétation de « Chopsticks ».
Elle gloussa, puis soupira.
- J'espérais que tu me dirais pourquoi tu te moquais de Rose, fit-elle, mais je vois que tu ne le feras pas.
- Nan.
Elle me donna un petit coup sur l'oreille.
- Sois gentille, Alice, la réprimanda Esmée. Edward se comporte en gentleman.
- Mais je veux savoir !
Je m'esclaffai à son ton pleurnichard. Puis j'interpellai Esmée et commençai à jouer sa chanson préférée, un tribut sans nom à l'amour auquel j'assistais entre elle et Carlisle depuis tant d'années.
- Merci, mon chéri.
Elle pressa à nouveau mon épaule.
Je n'avais pas à me concentrer pour jouer ce morceau familier. Au lieu de cela, je pensai à Rosalie, toujours à se tordre sous sa voiture, mortifiée, et j'eus un sourire intérieur. Venant tout juste de découvrir le potentiel de jalousie que je recelais, j'avais un peu de pitié pour elle. C'était un sentiment douloureux. Évidemment, sa jalousie était mille fois plus mesquine que la mienne. Une goutte d'eau par rapport à l'océan.
Je me demandai si la vie et la personnalité de Rosalie auraient été différentes si elle n'avait pas toujours été la plus belle. Aurait-elle été plus heureuse si la beauté n'avait pas toujours été son atout majeur ? Moins égocentrique ? Plus compatissante ? Enfin, il était inutile de se poser de telles questions, puisque ce qui était fait était fait, et elle avait toujours été la plus belle. Même humaine, elle avait toujours vécu éclairée par sa propre vénusté. Cela ne lui déplaisait pas, au contraire. Elle prisait l'admiration plus que tout. Cela n'avait pas changé avec la perte de son humanité.
Il n'était donc pas surprenant, considérant ce besoin comme un acquis, qu'elle eût été offensée quand je n'avais pas, dès le début, vénéré sa beauté comme elle s'attendait à ce que tous les mâles la vénèrent. Elle ne me désirait pas, loin de là. Mais le fait que je ne la veuille pas n'avait fait qu'aggraver les choses. Elle était accoutumée à être désirée.
C'était différent avec Jasper et Carlisle ; ils étaient tous les deux amoureux. J'étais le seul célibataire, et pourtant j'étais resté obstinément insensible.
J'avais pensé que cet ancien ressentiment était enterré. Qu'elle avait dépassé ce stade.
Et cela avait été le cas... avant que je ne trouve finalement quelqu'un dont la beauté m'avait touché plus que la sienne.
Rosalie s'était consolée en pensant que si je n'avais pas estimé sa beauté digne d'être vénérée, alors aucune beauté au monde ne pourrait m'atteindre. Elle était furieuse depuis l'instant où j'avais sauvé la vie de Bella, devinant, avec son intuition féminine, l'intérêt dont j'étais encore complètement inconscient moi-même.
Rosalie était monstrueusement vexée que j'eusse trouvé une humaine insignifiante plus attrayante qu'elle.
Je réprimai mon envie soudaine de m'écrouler de rire.
Toutefois, la façon dont elle voyait Bella me dérangeait. Rosalie le considérait en effet comme quelconque. Comment pouvait-elle croire cela ? Ça m'était absolument incompréhensible. Un pur produit de sa jalousie, sans aucun doute.
- Oh ! s'exclama soudain Alice. Jasper, devine quoi ?
Je vis ce qu'elle venait de voir, et mes mains se gelèrent au-dessus des touches.
- Quoi, Alice ? s'enquit Jasper.
- Peter et Charlotte viennent nous voir la semaine prochaine ! Ils seront de passage dans le coin, ce n'est pas génial ?
- Qu'est-ce qui ne va pas, Edward ? me demanda Esmée, sentant la tension dans mes épaules.
- Peter et Charlotte viennent à Forks ? sifflai-je à l'intention d'Alice.
Elle leva les yeux au plafond.
- On se calme, Edward. Ce n'est pas leur première visite.
Ma mâchoire se figea. Si, c'était leur première visite depuis que Bella était arrivée, et je n'étais pas le seul à trouver son sang désirable.
Alice fronça les sourcils devant mon expression.
- Ils ne chassent jamais ici, tu le sais bien.
Mais le frère d'armes de Jasper et la petite vampire qu'il aimait n'étaient pas comme nous : ils chassaient de manière traditionnelle. Je ne pouvais leur faire confiance s'ils venaient à s'approcher de Bella.
- Quand ? exigeai-je.
Elle pinça les lèvres, contrariée, mais me dit ce que je voulais savoir. Lundi matin. Personne ne fera de mal à Bella.
- Non, en effet, acquiesçai-je avant de me détourner d'elle. Tu es prêt, Emmett ?
- Je croyais qu'on était censés partir dans la matinée ?
- Nous reviendrons dimanche vers minuit. À toi de décider quand on y va.
- D'ac, pas de problème. Laisse-moi dire au revoir à Rose d'abord.
- Bien sûr.
Au vu de l'humeur de Rosalie, ces adieux ne seraient pas longs.
Tu dérailles complètement, Edward, pensa-t-il en se dirigeant vers la porte du fond.
- Oui, j'en ai bien l'impression.
- Joue-moi encore ta nouvelle chanson, me demanda Esmée.
- Si elle te plaît, consentis-je.
J'hésitai pourtant un peu à suivre le thème vers sa fin inéluctable – cette fin qui me faisait souffrir d'une manière si peu familière. Je réfléchis un moment, puis sortis de ma poche la capsule de bouteille et le posai sur le pupitre vide. Cela m'aidait un peu – un petit rappel de son oui.
J'opinai pour moi-même et commençai à jouer.
Esmée et Alice échangèrent un regard furtif, mais aucune ne posa de questions.


- Personne ne t'a jamais dit de ne pas jouer avec la nourriture ? criai-je à Emmett.
- Ohé, Edward ! me héla-t-il lui aussi en agitant la main avec un grand sourire.
L'ours profita de sa distraction momentanée pour griffer de sa grosse patte le torse d'Emmett. Ses griffes acérées déchirèrent sa chemise, et crissèrent sur sa peau. L'ours grogna à ce bruit aigu.
Nom d'un chien, c'est Rose qui m'avait offert celle-ci !
Emmett rugit en direction de l'animal enragé.
Je soupirai et m'installai sur un rocher confortable. Cela pouvait encore durer longtemps.
Mais mon frère avait presque fini. Il laissa l'ours essayer de le décapiter d'un autre coup de patte, riant aux éclats lorsque sa gifle le manqua, envoyant le lourd mammifère tituber en arrière. Il eut un grondement menaçant, auquel Emmett répondit malgré son rire. Puis il s'élança vers l'animal, qui faisait une tête de plus que lui une fois debout sur ses pattes arrière, et leurs corps retombèrent entremêlés au sol, entraînant dans leur chute un épicéa de taille respectable. Les grondements de l'ours s'interrompirent dans un gargouillement.
Quelques minutes plus tard, Emmett arriva vers moi en trottinant. Sa chemise était en lambeaux, froissée et pleine de sang, toute poisseuse de sève et couverte de fourrure. Ses sombres cheveux ondulés n'étaient pas en meilleur état. Un énorme sourire s'étalait sur son visage.
- Il était fort, celui-là. J'ai failli sentir sa griffure.
- Tu es tellement gamin, Emmett.
Il jeta un ½il à ma chemise immaculée, sans un faux pli.
- Tu n'as pas réussi à attraper ce puma, hein ?
- Bien sûr que si. Mais moi, je ne mange pas comme un sauvage.
Il éclata d'un rire tonitruant.
- J'aimerais qu'ils soient plus forts. Ce serait plus marrant.
- Personne ne t'a demandé de te battre contre ta nourriture.
- Ouais, mais sinon, contre qui je me battrais ? Alice et toi vous trichez, Rose ne veut jamais qu'on la décoiffe et Esmée devient folle quand Jasper et moi on s'y met vraiment.
- La vie est dure.
Il me sourit, déplaçant son poids pour se retrouver en position d'attaque.
- Allez, Edward. Éteins ton truc une minute et bats-toi à la loyale.
- Ça ne s'éteint pas, lui rappelai-je.
- Je me demande comment cette humaine fait pour te garder en-dehors de sa tête, songea-t-il. Elle pourrait peut-être me refiler quelques tuyaux.
Ma bonne humeur s'évanouit.
- Ne t'approche pas d'elle, grondai-je entre mes dents.
- Ce que t'es susceptible !
Je soupirai. Il vint s'asseoir à côté de moi.
- Désolé. Je sais que tu traverses une mauvaise passe. J'essaye vraiment de ne pas me comporter en brute insensible, mais vu que c'est dans ma nature profonde...
Il attendit que je rie de sa plaisanterie, puis il afficha une mine ennuyée.
Tellement sérieux tout le temps. Qu'est-ce qui te travaille en ce moment ?
- Je pense à elle. Je m'inquiète, plutôt.
- Mais qu'est-ce qui peut bien t'inquiéter ? Toi, tu es là, aux dernières nouvelles !
J'ignorai à nouveau sa plaisanterie, mais répondis à sa question.
- Tu n'as jamais réalisé à quel point ils sont tous fragiles ? Tu as vu le nombre de catastrophes qui peuvent arriver aux mortels ?
- Pas vraiment. Mais je crois que je vois ce que tu veux dire. Je ne faisais pas vraiment le poids contre cet ours, la première fois, non ?
- Des ours, murmurai-je, ajoutant cette nouvelle peur à ma liste. Ce serait bien sa veine. Un ours errant en ville. Il se dirigerait sûrement droit vers elle.
Il s'esclaffa.
- T'as vraiment l'air d'un dérangé, tu sais.
- Imagine une minute que Rosalie soit humaine, Emmett. Qu'elle puisse se retrouver nez à nez avec un ours... se faire renverser par une voiture... se faire foudroyer... ou tomber malade – être victime d'une épidémie !
Les mots sortaient d'eux-mêmes. C'était un soulagement de les laisser s'échapper enfin – ils m'avaient rongé tout le week-end.
- Des incendies, des tremblements de terre, des tornades ! continuai-je. Mais quand as-tu regardé les informations pour la dernière fois ? Tu as vu le nombre de choses qui peuvent leur arriver ? Des cambriolages, des homicides...
Je restai les dents serrées, soudain si enragé à l'idée qu'un autre humain puisse lui faire du mal que je n'arrivais plus à respirer.
- Hé, ho ! On se calme, gamin. Elle habite à Forks, je te rappelle. La seule chose qui peut lui arriver, c'est de se faire mouiller, tempéra-t-il en haussant les épaules.
- Je pense que la malchance lui colle aux trousses, Emmett, vraiment. Regarde l'évidence : de tous les endroits au monde où elle pouvait aller, il a fallu qu'elle atterrisse dans une ville dont un pourcentage significatif de la population est composé de vampires !
- Oui, mais on est végétariens. Donc c'est de la chance, non ?
- Avec l'arôme qu'elle a ? De la pure malchance. Et, encore pire, l'arôme qu'elle a pour moi.
Je jetai un regard noir à mes mains, les détestant à nouveau.
- Sauf que tu as plus de contrôle que tout le monde, à part Carlisle. Encore du bol.
- La fourgonnette ?
- Ce n'était qu'un accident.
- Tu aurais dû le voir venir vers elle, Em, encore et encore. Je te le jure, c'était comme si elle avait un aimant.
- Mais tu étais là. Un coup de veine.
- Tiens donc ? Tu ne penses pas que ce soit la pire malchance au monde qu'un humain puisse avoir : qu'un vampire s'amourache de lui ?
Emmett considéra cela un moment. Il se représenta la fille dans sa tête, et trouva l'image inintéressante. Honnêtement, je ne vois pas ce que tu lui trouves.
- Et bien, je ne vois pas trop ce que tu vois d'intéressant chez Rosalie non plus, rétorquai-je. Honnêtement, elle est plus fière de son joli minois que ce qu'il vaut.
Il s'esclaffa.
- Je suppose que tu ne me diras pas...
- Je ne sais pas quel est son problème, Emmett, mentis-je avec un sourire soudain.
Je vis son intention à temps pour me préparer. Il tenta de me jeter à bas du rocher, et ce dernier se fendit en deux avec un craquement sonore.
- Tricheur, marmonna-t-il.
J'attendis qu'il réessaye, mais ses pensées prirent une autre direction. Il se représentait à nouveau le visage de Bella, mais plus blanc, lui imaginant des yeux d'un rouge brillant...
- Non, fis-je d'une voix étranglée.
- Ça résoudrait toutes tes inquiétudes en ce qui concerne sa mortalité, non ? Et comme ça tu n'aurais pas envie de la tuer. Ce n'est pas la meilleure solution ?
- Pour moi, ou pour elle ?
- Pour toi, répondit-il avec naturel.
Son ton impliquait un « bien sûr ». Je ris, sans humour.
- Mauvaise réponse.
- Moi, ça ne m'a pas tellement dérangé, me rappela-t-il.
- Ça a dérangé Rosalie.
Il soupira. Nous savions tous deux que Rosalie aurait tout fait, tout abandonné, pour redevenir mortelle. Même Emmett.
- Ouais, c'est vrai.
- Je ne peux pas... je ne dois pas... je ne vais pas ruiner la vie de Bella. Ne ressentirais-tu pas la même chose, s'il s'agissait de Rosalie ?
Emmett y réfléchit un moment. Alors, tu... l'aimes vraiment ?
- Je ne peux même pas te le décrire. Tout d'un coup, cette fille est devenue le centre de l'univers à mes yeux. Je ne vois même pas l'utilité du reste du monde sans elle, désormais.
Mais tu ne la changeras pas ? Elle ne durera pas éternellement, Edward.
- Je le sais, grondai-je.
Et, comme tu l'as si bien souligné, elle est assez fragile.
- Fais-moi confiance, je le sais.
Emmett n'avait pas beaucoup de tact, et les discussions délicates n'étaient pas son fort. Il hésitait à présent, tentant par tous les moyens de ne pas se montrer discourtois.
Est-ce que tu peux au moins la toucher ? Enfin, je veux dire, si tu l'aimes... tu ne veux pas, eh bien, la toucher ?
Emmett et Rosalie partageaient un amour physique très intense. Il avait du mal à comprendre comment il était possible d'aimer sans cet aspect.
- Je ne peux même pas y penser, Emmett, soupirai-je.
Waouh. Dans ce cas, quelles sont tes options ?
- Je ne sais pas, chuchotai-je. Je cherche actuellement un moyen de... la quitter. Je n'ai pas encore trouvé le moyen de rester loin d'elle.
Avec une soudaine bouffée de gratitude, je réalisai qu'il valait mieux que je reste – au moins pour l'instant, avec l'arrivée prochaine de Peter et Charlotte. Elle serait temporairement plus en sécurité si je restais que si je m'en allais. Pour le moment, je pourrais être son improbable protecteur.
Cette pensée me rendit impatient ; il me tardait d'être de retour pour pouvoir remplir ce rôle le plus longtemps possible.
Emmett remarqua mon changement d'expression. À quoi penses-tu ?
- En ce moment, admis-je, un peu honteux, je meurs d'envie de retourner à Forks et de vérifier si elle va bien. Je ne sais pas si je tiendrai jusqu'à dimanche soir.
- Oh, oh ! Hors de question que tu rentres plus tôt. Laisse Rosalie se calmer un peu, s'il te plaît. C'est pour mon bien.
- Je tâcherai de rester, déclarai-je, sceptique.
Emmett tapota le téléphone dans ma poche.
- Alice appellerait s'il y avait un quelconque fondement à ta panique. Elle est aussi dingue de cette fille que toi.
Je grimaçai.
- Très bien. Mais je ne rentre pas après dimanche.
- Ça ne sert à rien de se dépêcher, de toute façon, il va faire beau. Alice a dit qu'on était dispensés de cours jusqu'à mercredi.
Je secouai la tête, rigide.
- Peter et Charlotte savent se tenir.
- Cela ne change rien, Emmett. Avec la chance qu'elle a, elle ira se promener dans les bois au plus mauvais moment et... (Je tressaillis.) Peter n'est pas connu pour son contrôle. Je rentre dimanche.
Emmett soupira. Exactement comme un dérangé.


Bella dormait paisiblement lorsque j'escaladai le mur jusqu'à la fenêtre de sa chambre le lundi matin. J'avais pensé à l'huile cette fois, et la fenêtre s'ouvrit silencieusement.
Je vis, de la façon dont ses cheveux étaient disposés sur son oreiller, que sa nuit avait été plus reposante que lors de ma dernière visite. Elle avait les mains jointes sous son menton comme un petit enfant, et sa bouche était légèrement entrouverte. Je sentais son souffle aller et venir lentement entre ses lèvres.
C'était un soulagement incroyable d'être là, de pouvoir la revoir. Je me rendis compte que je n'avais pas été vraiment détendu jusqu'à ce que ce soit le cas. Rien n'allait quand j'étais loin d'elle.
Ce n'était pas pour autant que tout allait bien lorsque j'étais avec elle, cependant. Je soupirai, laissant la morsure de la soif me déchirer la gorge. J'avais été absent trop longtemps. Tout ce temps passé sans douleur et sans tentation ne les rendait que plus fortes à présent. C'était si douloureux que je n'osai pas m'agenouiller près de son lit pour lire les titres de ses livres de chevet. Je voulais savoir quelles histoires elle avait en tête, mais je craignais plus que ma soif ; j'avais peur que, si je m'autorisais à me rapprocher autant, je voudrais être encore plus près jusqu'à ce que...
Ses lèvres avaient l'air si chaudes et douces. J'imaginai les toucher du bout de mon doigt. Tout légèrement...
C'était exactement le genre d'erreur que je devais éviter.
Mes yeux parcoururent son visage encore et encore, examinant ses changements. Les mortels changeaient sans cesse – je fus triste à la pensée de manquer quoi que ce soit...
Elle avait l'air... fatiguée. Comme si elle n'avait pas assez dormi ce week-end. Était-elle sortie ?
J'eus un rire aussi silencieux qu'amer en constatant à quel point cela m'affectait. Et si elle était sortie, en quoi cela me regardait-il ? Je ne la possédais pas. Elle n'était pas mienne.
Non, elle n'était pas mienne – et je fus de nouveau triste.
L'une de ses mains se contracta nerveusement, et je vis qu'elle avait quelques égratignures superficielles, presque cicatrisées, sur la paume. S'était-elle blessée ? Même si ce n'était évidemment pas une blessure sérieuse, cela me perturbait. J'observai l'endroit où elles étaient présentes, et conclus qu'elle avait dû trébucher. C'était une explication raisonnable, tout bien considéré.
Il était réconfortant de penser que je n'aurais plus à chercher les explications à ces petits mystères dorénavant. Nous étions amis – ou tout du moins, essayions de l'être. Je pourrais m'enquérir de son week-end – de la plage, et de l'éventuelle activité nocturne qui lui donnait une mine si exténuée. Je pourrais lui demander ce qui était arrivé à ses mains. Et je pourrais rire un peu quand elle confirmerait ma théorie sur cet accident.
J'eus un sourire attendri en me demandant si elle était vraiment tombée à l'eau. Je me demandai si elle s'était amusée durant cette sortie. Je me demandai si elle avait pensé à moi. Si je lui avais manqué ne serait-ce qu'une infime parcelle de ce qu'elle m'avait manqué.
Je tentai de me la représenter au soleil, sur la plage. L'image était incomplète, cependant, puisque je n'avais jamais été à First Beach moi-même. Je ne la connaissais que par des photos...
Je ressentis un léger spasme de malaise en repensant à la raison pour laquelle je ne m'étais jamais rendu à la jolie plage située à quelques minutes de course de chez moi. Bella avait passé la journée à La Push – un endroit qui m'était interdit d'accès par traité. Un endroit où quelques vieillards se souvenaient des histoires à propos des Cullen, s'en souvenaient et y croyaient. Un endroit où notre secret était connu...
Je secouai la tête. Il n'y avait rien dont je dusse m'inquiéter. Les Quileute étaient également liés par ce traité. Même si Bella avait croisé un des vieux sages, il n'aurait rien pu lui révéler. Et pourquoi ce sujet aurait-il été abordé ? Pourquoi Bella aurait-elle fait part de sa curiosité à cet endroit ? Non, les Quileute étaient peut-être la seule chose dont je n'avais pas à me soucier.
Je fus en colère lorsque le soleil commença à se lever. Il me rappelait que je ne pourrais satisfaire ma curiosité pour les jours à venir. Pourquoi avait-il choisi de briller maintenant ?
Avec un soupir, je sautai rapidement de sa fenêtre avant que la lumière devienne trop vive pour que l'on puisse me voir. J'avais eu l'intention de rester dans la forêt épaisse adjacente à sa maison et la voir partir pour le lycée, mais en arrivant sous le couvert des arbres, je fus surpris de trouver des traces de son odeur accrochées au sentier.
Je les suivis rapidement, curieux, m'inquiétant de plus en plus au fur et à mesure qu'il s'enfonçait dans les profondeurs sombres de la forêt. Qu'était-elle venue faire ici ?
La piste s'arrêta abruptement, au milieu de nulle part en particulier. Elle s'était écartée de quelques pas du sentier, dans les fougères, où elle avait touché le tronc d'un arbre abattu. Peut-être s'y était-elle assise...
Je m'installai à la place qu'elle avait occupée et observai les alentours. Tout ce qu'elle avait pu voir n'étaient que fougères et forêt. Il avait probablement plu – son parfum avait ruisselé sans s'ancrer profondément dans l'arbre.
Pourquoi Bella était-elle venue s'asseoir seule – et elle avait été seule, aucun doute sur ce sujet – au milieu de cette forêt sombre et humide ?
Cela n'avait aucun sens, et, au contraire des autres choses qui piquaient ma curiosité, je ne pouvais aborder ce sujet dans une conversation normale. Au fait, Bella, j'ai suivi ton odeur dans les bois après avoir quitté ta chambre, où je t'avais regardée dormir... Oui, ce serait le meilleur moyen de briser la glace.
Je ne saurais jamais ce qu'elle avait fait et pensé ici, et grinçai des dents, frustré. Pire, cela ne ressemblait que trop au scénario que j'avais imaginé pour Emmett – Bella toute seule dans les bois, là où son arôme attirerait quiconque avait les sens requis pour le pister...
Je grondai. Non seulement elle était poursuivie par la malchance, mais encore se précipitait-elle au-devant d'elle.
Enfin, pour le moment elle avait un protecteur. Je ferais attention à elle, la protégerais de tout le mal qui pourrait lui advenir, tant que je pourrais le justifier.
Je me surpris soudain à souhaiter que Peter et Charlotte prolongent un peu leur séjour.
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# Posted on Sunday, 16 August 2009 at 3:15 PM

Edited on Sunday, 23 August 2009 at 12:20 PM

Chapitre 6 : Groupe Sanguin

Je la suivis toute la journée à travers les yeux des autres, à peine conscient de mon propre environnement.
Pas à travers ceux de Mike Newton, parce que je ne pouvais plus supporter ses fantasmes offensants, ni par ceux de Jessica Stanley, parce que son ressentiment envers Bella me mettait tellement en colère que c'en devenait dangereux pour cette fille mesquine. Angela Weber était très bien lorsque ses yeux étaient disponibles ; elle était gentille – sa tête était un endroit agréable à occuper. Et, parfois, c'étaient les professeurs qui me fournissaient le meilleur point de vue.
Je fus surpris, en la voyant trébucher sans cesse – sur les irrégularités du trottoir, les livres tombés par terre et, le plus souvent, sur ses propres pieds – que les personnes dont je parasitais les pensées considéraient Bella comme maladroite.
J'y réfléchis. Il était vrai qu'elle avait du mal à tenir droite quand elle était debout. Je me souvins l'avoir vue s'écrouler sur le bureau ce premier jour, glisser sur le verglas avant l'accident, se prendre les pieds dans le chambranle de la porte hier... Comme c'était étrange, ils avaient raison. Elle était bel et bien maladroite.
Je ne savais pas pourquoi cela me paraissait si drôle, mais je m'esclaffai en me dirigeant du cours d'histoire vers celui d'anglais, et plusieurs personnes me jetèrent des regards méfiants. Comment avais-je fait pour ne pas m'en apercevoir ? Peut-être parce qu'il y avait quelque chose en elle de très gracieux dans son silence, dans son port de tête, dans la courbure de son cou...
Il n'y avait rien de gracieux en elle à présent. M. Varner la regardait se coincer le pied dans le tapis et tomber littéralement sur sa chaise.
Je ris à nouveau.
Le temps avança avec une lenteur exaspérante tandis que j'attendais de pouvoir la contempler de mes propres yeux. Enfin, la sonnerie retentit. Je me dirigeai vivement vers la cafétéria afin de réserver ma place. Je fus l'un des premiers à y entrer. Je choisis une table habituellement vide, et qui allait sûrement le rester du fait de mon installation. .
Quand ma famille entra et me vit assis seul, à une nouvelle table, ils ne furent pas surpris. Alice avait dû les prévenir.
Rosalie me passa devant sans m'accorder un regard.
Idiot.
Les relations entre Rosalie et moi n'avaient jamais été faciles – je l'avais offensée la première fois que j'avais ouvert la bouche en sa présence, et cela ne s'était pas arrangé depuis –, mais il me semblait qu'elle était encore de plus mauvaise humeur que d'habitude ces derniers jours. Je soupirai. Rosalie ramenait toujours tout à elle-même.
Jasper m'adressa un sourire mi-figue mi-raisin en arrivant à ma hauteur.
Bonne chance, pensa-t-il, incertain.
Emmett leva les yeux au ciel et secoua la tête.
Complètement perdu la tête, pauvre gosse.
Alice rayonnait, les dents brillant un peu trop.
Je peux parler à Bella, maintenant ?
- Reste en dehors de ça, lui répondis-je dans un souffle.
Son visage s'affaissa, puis s'éclaira à nouveau.
Très bien. Fais ta tête de mule. Ce n'est plus qu'une question de temps.
Je soupirai à nouveau.
N'oublie pas le TP en biologie cet après-midi, me rappela-t-elle.
J'acquiesçai. Non, je n'avais pas oublié.
En attendant que Bella arrive, je la suivis à travers les yeux de l'étudiant qui marchait derrière Jessica sur le chemin de la cafétéria. Cette dernière babillait à propos du bal qui approchait, mais Bella ne lui répondait pas. Non pas que Jessica lui en laissât l'opportunité.
Quand Bella passa le pas de la porte, ses yeux se posèrent sur la table où se trouvaient mes frères et s½urs. Elle les regarda un moment, puis son front se rida et elle se mit à fixer le sol. Elle n'avait pas remarqué que j'étais là.
Elle avait l'air si... triste. Je ressentis le besoin puissant de me lever et d'aller la rejoindre, la consoler, même si je ne savais pas ce qui pourrait la réconforter. Je n'avais aucune idée de ce qui la peinait tant. Jessica continuait à jacasser à propos du bal. Bella était-elle triste de le manquer ? Elle n'en avait pas l'air...
Mais je pouvais y remédier, si elle le souhaitait.
Elle n'acheta qu'une boisson pour le déjeuner. Était-ce normal ? N'avait-elle pas besoin de manger plus ? Je n'avais jamais fait attention au régime alimentaire des humains avant. Ils étaient si fragiles, c'était exaspérant ! Il y avait un million de choses dont il fallait s'inquiéter...
- Edward Cullen te mate une fois de plus, entendis-je Jessica glisser à Bella. Je voudrais bien savoir pourquoi il s'est isolé, aujourd'hui.
Je fus reconnaissant à Jessica – bien qu'elle ait à présent encore plus d'animosité envers Bella – car cette dernière releva brusquement la tête et ses yeux scrutèrent la foule jusqu'à ce qu'ils rencontrent les miens.
Il n'y avait plus aucune trace de tristesse sur son visage à présent. Je me pris à espérer que sa peine avait été causée par la pensée que j'avais quitté le lycée, et cet espoir me fit sourire.
Je lui fis signe de venir me rejoindre. Elle eut l'air si abasourdie par ce geste que j'eus envie de continuer à la taquiner. Je lui lançai un clin d'½il, et elle resta bouche bée.
- C'est à toi qu'il s'adresse ? demanda impoliment Jessica.
- Il a peut-être besoin d'un coup de main pour son devoir de sciences nat, dit-elle d'une voix basse et indécise. Il vaut mieux que j'y aille.
C'était un autre oui.
Elle trébucha deux fois en se dirigeant vers ma table, bien qu'il n'y eût sur le sol qu'un lino parfaitement plat. Sérieusement, comment avais-je fait pour ne pas m'en rendre compte ? J'avais dû accorder trop d'attention à ses pensées silencieuses, supposai-je... Qu'avais-je manqué d'autre ?
Reste honnête, reste détendu, me serinai-je.
Elle s'arrêta derrière la chaise en face de moi, hésitante. J'inhalai profondément, par le nez cette fois plutôt que par la bouche.
Ressens cette brûlure, pensai-je sèchement.
- Et si tu t'asseyais avec moi ? proposai-je.
Elle tira la chaise et s'assit, sans me quitter des yeux. Elle avait l'air crispée, mais son acceptation physique était quand même un oui.
J'attendis qu'elle parle. Cela prit un moment, mais enfin, elle dit :
- Quel revirement.
- Disons que... (J'hésitai.) J'ai décidé, puisque je suis voué aux enfers, de me damner avec application.
Qu'est-ce qui m'avait fait dire ça ? Enfin, au moins, c'était honnête. Et peut-être avait-elle entendu l'avertissement que mes paroles sous-entendaient. Peut-être allait-elle réaliser qu'il serait mieux qu'elle se lève et s'éloigne le plus rapidement possible...
Elle ne se leva pas. Elle me regarda et attendit, comme si je n'avais pas terminé ma phrase.
- Tu sais, je n'ai pas la moindre idée de ce que tu entends par là, finit-elle par lâcher en voyant que je n'avais pas l'intention de poursuivre.
Cela me soulagea. Je souris.
- Ça ne m'étonne pas.
Il m'était difficile d'ignorer les pensées qui me criaient dessus de derrière son dos – et de toute façon, je voulais changer de sujet.
- Je crois que tes amis m'en veulent de t'avoir enlevée.
Cela ne parut pas la concerner.
- Ils s'en remettront.
- Sauf si je ne te relâche pas.
Je ne savais pas moi-même si je tentais d'être honnête en disant cela, ou si je ne faisais que la taquiner comme tout à l'heure. Être près d'elle me donnait du mal à ordonner mes propres pensées.
Bella avala bruyamment sa salive. Je ris en voyant son expression.
- Ça a l'air de t'inquiéter.
Cela n'aurait pas dû être drôle... Elle avait beaucoup de raisons de s'inquiéter.
- Non.
Elle était mauvaise menteuse, et sa voix ne l'aida guère en se cassant.
- Ça m'étonne, pourquoi cette volte-face ?
- Je te l'ai dit, lui rappelai-je. Je suis las de m'acharner à garder mes distances avec toi. J'abandonne.
Je gardai mon sourire, en forçant un peu. Cela ne marchait pas du tout – essayer d'être honnête et désinvolte en même temps.
- Tu abandonnes ? répéta-t-elle, perplexe.
- Oui. Je renonce à être sage.
Et apparemment, je renonçais également à ma désinvolture.
- Désormais, je ferai ce que je veux, et tant pis pour les conséquences.
C'était assez honnête. Cela lui montrait toute l'étendue de mon égoïsme. Cela l''avertissait, également.
- Encore une fois, je ne te comprends pas.
J'étais assez égoïste pour me réjouir que ce soit le cas.
- Je parle trop, en ta compagnie. C'est l'un des problèmes que tu me poses, d'ailleurs.
Un problème plutôt insignifiant, comparé au reste.
- Ne te tracasse pas, tous m'échappent, me rassura-t-elle.
Bien. Elle allait rester.
- J'y compte bien.
- Donc, en bon anglais, ça signifie que nous sommes de nouveau amis ?
Je méditai ce mot pendant une seconde.
- Amis... répétai-je.
Je n'aimais pas la façon dont il sonnait. Ce n'était pas assez.
- Ou ennemis, marmonna-t-elle, embarrassée.
Pensait-elle que je la détestais à ce point ? Je souris.
- Eh bien, on peut toujours essayer. Mais je te préviens d'ores et déjà que je ne suis pas l'ami qu'il te faut.
J'attendis sa réponse, déchiré en deux – souhaitant qu'elle comprenne enfin et qu'elle s'en aille, tout en pensant que je pourrais mourir si elle le faisait. C'était d'un mélodramatique. Je devenais si humain.
Son c½ur s'emballa.
- Tu te répètes.
- Oui, parce que tu ne m'écoutes pas, lui répondis-je, à nouveau avec trop d'intensité. Je continue d'espérer que tu me croiras. Si tu es un tant soit peu intelligente, tu m'éviteras.
Oui, mais l'autoriserais-je à le faire, si elle essayait ?
Elle plissa les yeux.
- Il me semble que tu m'as déjà signifié ce que tu pensais de mon intellect.
Je n'étais pas sûr de comprendre à quoi elle faisait référence, mais je lui fis un sourire d'excuse, devinant que j'avais dû la fâcher accidentellement.
- Alors, dit-elle lentement. Tant que je suis... idiote, on essaye d'être amis ?
- Ça me paraît correct.
Elle baissa les yeux, et se mit à fixer intensément la bouteille de limonade qu'elle tenait dans ses mains. Mon ancienne curiosité se remit à me tourmenter.
- À quoi penses-tu ? lui demandai-je – c'était un soulagement de pouvoir enfin prononcer ces mots à haute voix.
Elle rencontra mon regard, et sa respiration s'accéléra tandis que ses joues se teintaient de rose. J'inhalai, sentant cette odeur flotter dans l'air.
- Je m'efforçais de deviner qui tu es.
Je parvins à conserver mon sourire, en figeant mes traits, mais la panique me tordait le ventre. Évidemment qu'elle se le demandait. Elle n'était pas stupide. Je ne pouvais pas espérer qu'elle ne remarque pas quelque chose d'aussi évident.
- Ça donne des résultats ? m'enquis-je aussi légèrement que possible.
- Pas vraiment, admit-elle.
Un éclat de rire m'échappa sous l'effet du soulagement.
- Tu as des théories ?
Elles ne pouvaient pas être pires que la vérité, quoi qu'elle ait trouvé.
Ses joues virèrent au cramoisi, et elle ne répondit pas. Je sentais la chaleur de son rougissement dans l'air. J'essayai d'utiliser mon ton le plus persuasif. Cela marchait bien avec les humains normaux.
- Tu ne veux rien dire ? l'encourageai-je en souriant.
Elle secoua la tête.
- Trop embarrassant.
Ouh. Ne pas savoir était pire que tout. Comment ses spéculations pouvaient-elles l'embarrasser ? Je ne pouvais pas rester dans l'ignorance.
- C'est très frustrant, tu sais.
Ma plainte déclencha quelque chose chez elle. Ses yeux se mirent à briller et, quand elle parla, les mots sortirent de sa bouche plus rapidement que d'habitude.
- Non. J'ignore complètement ce qu'il peut y avoir de frustrant dans le fait qu'une personne refuse d'avouer ce à quoi elle pense, alors qu'une autre personne passe son temps à lancer des remarques sibyllines spécifiquement destinées à flanquer des insomnies à la première en la forçant à chercher leur sens caché... voyons ! En quoi pourrait-il être frustrant ?
Je fronçai les sourcils, vexé de me rendre compte qu'elle avait raison. Je ne me comportais pas d'une façon très juste envers elle.
Elle continua.
- Autre exemple, admettons que cette même personne ait commis tout un tas d'actes étranges, comme sauver la vie de la première dans des circonstances improbables un jour pour la traiter en paria le lendemain sans prendre jamais la peine de l'expliquer, bien qu'elle l'ait promis, ça non plus ne serait pas du tout frustrant.
C'était le plus long discours que je l'avais entendue prononcer jusque-là, et me donna une nouvelle qualité à ajouter à ma liste.
- Tu as un sacré caractère, hein ?
- Je n'apprécie guère qu'il y ait deux poids deux mesures.
Son irritation était totalement justifiée, bien sûr.
Je la regardai, me demandant comment je pourrais faire quoi que ce soit de bien en sa présence, jusqu'à ce que les cris silencieux dans la tête de Mike Newton ne me distraient. Il était si furieux que je ne pus m'empêcher de m'esclaffer.
- Quoi ? s'enquit-elle.
- Ton petit copain a l'air de penser que je suis désagréable avec toi. Il se demande s'il doit venir séparer les duellistes.
J'aurais adoré le voir faire ça. J'éclatai de rire une fois de plus.
- Bien que j'ignore de qui tu parles, dit-elle d'une voix glaciale, je suis certaine que tu te trompes.
J'appréciai énormément la façon dont elle l'avait renié de sa phrase dédaigneuse.
- Oh que non ! Je te l'ai déjà dit, la plupart des gens sont faciles à déchiffrer.
- Sauf moi.
- En effet.
Devait-elle être l'exception à tout ? N'aurait-il pas été plus juste – considérant tous les problèmes que j'avais à affronter désormais – que je puisse avoir au moins un petit quelque chose en provenance de sa tête ? Était-ce trop demander ?
- Je voudrais bien savoir pourquoi.
Je plongeai mon regard dans le sien, essayant à nouveau...
Elle détourna la tête. Elle ouvrit sa limonade et en but une petite gorgée, les yeux rivés sur la table.
- Tu ne manges pas ? lui demandai-je.
- Non, répondit-elle en fixant la table vide entre nous. Et toi ?
- Je n'ai pas faim, répondis-je.
Non, ce n'était pas du tout la sensation que je ressentais en ce moment.
Elle ne décolla pas les yeux de la table et pinça les lèvres. J'attendis.
- Tu me rendrais un service ? demanda-t-elle, rencontrant soudain mon regard.
Que voulait-elle de moi ? Demanderait-elle la vérité que je n'étais pas autorisé à lui dire – la vérité dont je voulais qu'elle n'ait jamais, au grand jamais connaissance ?
- Ça dépend.
- Ce n'est pas grand-chose, assura-t-elle.
J'attendis, curieux.
- C'est seulement que... commença-t-elle lentement, concentrée sur la bouteille de limonade, le petit doigt repassant les contours du goulot. Pourrais-tu m'avertir à l'avance la prochaine fois que tu décideras de m'ignorer pour mon bien ? Histoire que je me prépare.
Elle voulait être prévenue ? Alors, elle ne devait pas aimer que je l'ignore... Je souris.
- C'est une requête qui me paraît fondée.
- Merci, dit-elle en relevant la tête.
Elle affichait une expression si soulagée que je voulus rire de mon propre soulagement.
-À mon tour d'obtenir une faveur, décrétai-je, plein d'espoir.
- Juste une, alors, m'accorda-t-elle.
- Confie-moi une de tes théories.
Elle piqua un fard.
- Pas ça.
- Trop tard ! Tiens parole.
- C'est toi qui a tendance à trahir la tienne.
Elle marquait un point.
- Allez, rien qu'une. Je te promets de ne pas me moquer.
- Je suis persuadée du contraire.
Elle semblait le croire vraiment, même si je n'arrivais pas à voir ce qu'il pouvait y avoir de drôle à ce sujet.
Je tentai à nouveau de la persuader. Je plongeai mon regard dans le sien – ce qui était facile à faire, avec des yeux si profonds – et chuchotai :
- Je t'en prie.
Elle cligna des yeux, le visage soudain dénué d'expression. Ce n'était pas tout à fait la réaction que j'avais recherchée.
- Euh... pardon ? bredouilla-t-elle.
Elle avait l'air d'avoir le vertige. Quel était son problème ? Mais je n'allais pas abandonner.
- S'il te plaît, une de tes théories, plaidai-je de ma voix douce, celle que j'utilisais pour ne pas effrayer les gens, mes yeux soutenant toujours son regard.
À ma grande surprise, mais aussi ma satisfaction, cela finit par fonctionner.
- Eh bien, disons... mordu par une araignée radioactive ?
Des bandes dessinées ? Je comprenais maintenant pourquoi elle avait craint que je rie.
- Ce n'est pas très original, la grondai-je, tentant de masquer mon soulagement.
- Désolée, je n'ai que ça en réserve, répondit-elle, vexée.
Cela me soulagea d'autant plus. Je fus à nouveau capable de la taquiner.
- En tout cas, tu es à des kilomètres de la vérité.
- Pas d'araignées ?
- Non.
- Ni de radioactivité ?
- Non.
- Flûte, soupira-t-elle.
- Et je suis insensible à la kryptonite, m'empressai-je d'ajouter – avant qu'elle ne s'étende sur le thème des morsures – puis je me mis à rire ; elle me prenait pour un super-héros.
- Tu n'étais pas censé rigoler.
Je tentai de pincer les lèvres.
- Je finirai par deviner, promit-elle.
Et quand elle le ferait, elle s'en irait en courant.
- Je préférerais que tu n'essayes pas, lui dis-je, toute moquerie envolée.
- Pourquoi ?
Je lui devais d'être honnête. Calme, je tentai de sourire, afin de rendre mes paroles moins menaçantes.
- Et si je n'étais pas un super-héros, mais juste un méchant ?
Ses yeux s'agrandirent soudainement et elle entrouvrit la bouche.
- J'y suis ! s'exclama-t-elle.
Elle avait fini par m'entendre.
- Vraiment ? lui demandai-je, tentant de masquer ma souffrance.
- Tu es dangereux... devina-t-elle.
Sa respiration devint saccadée, et son c½ur se mit à battre plus vite.
Je ne pouvais pas lui répondre. Était-ce mon dernier moment avec elle ? S'enfuirait-elle si je le lui disais ? Pourrais-je lui dire que je l'aimais avant qu'elle ne s'en aille ? Ou cela la terrifierait-il encore plus ?
- Mais pas méchant, chuchota-t-elle en secouant la tête, sans aucune peur dans ses yeux clairs. Non, je ne crois pas que tu sois méchant.
- Tu te trompes, soufflai-je.
Évidemment que j'étais méchant. Ne me réjouissais-je pas en ce moment même, qu'elle me croie meilleur que je ne l'étais réellement ? Si j'avais été quelqu'un de bien, je serais resté loin d'elle.
Je tendis le bras au-dessus de la table, sous prétexte de m'emparer du bouchon de sa bouteille. Elle ne s'éloigna pas de ma main soudain proche. Elle n'avait vraiment pas peur de moi. Pas pour le moment.
Je fis tournoyer le bouchon comme une pièce, le regardant au lieu d'elle. Mes pensées grondaient.
Cours, Bella, cours. Je n'arrivais pas à m'obliger à dire ces mots à haute voix.
Elle sauta sur ses pieds.
- On va être en retard, dit-elle, au moment où je commençais à m'inquiéter du fait qu'elle avait peut-être perçu mon avertissement silencieux.
- Je ne vais pas en sciences nat, aujourd'hui.
- Pourquoi ?
Parce que je ne veux pas te tuer.
- Un peu d'école buissonnière de temps en temps est bon pour la santé.
Pour être précis, il était bon pour la santé des humains que les vampires n'assistent pas aux cours où leur sang serait versé. M. Banner avait prévu une expérience sur les groupes sanguins aujourd'hui. Alice avait déjà séché son cours ce matin.
- Eh bien moi, j'y vais, dit-elle.
Cela ne me surprit pas. Elle était responsable, elle faisait toujours ce qui était bien.
Elle était mon opposé.
- À plus tard, alors, lui dis-je, tentant à nouveau de me montrer détendu, en baissant les yeux sur le bouchon qui tournoyait. Et, au fait, je t'adore... d'une manière effrayante et dangereuse.
Elle hésita, et je souhaitai l'espace d'un instant qu'elle reste avec moi, finalement. Mais la cloche sonna et elle se dépêcha d'aller en cours.
J'attendis qu'elle soit partie, puis empochai le bouchon, en souvenir de cette conversation capitale, et rejoignis ma voiture sous la pluie.
Je mis mon CD préféré, celui qui me calmait – celui que j'avas écouté ce premier jour – mais je n'écoutai pas longtemps les notes de Debussy. D'autres notes chantaient dans mon esprit, le fragment d'un air qui me plaisait et m'intriguait. Je baissai la stéréo et écoutai la musique dans ma tête, rejouant le fragment jusqu'à ce qu'il évolue vers une harmonie plus complète. Instinctivement, mes doigts se mirent à taper sur des touches imaginaires.
Cette nouvelle composition commençait à prendre forme lorsque mon attention fut attirée par une vague d'angoisse mentale.
Je me tournai vers la direction d'où provenait cette détresse.
Elle va s'évanouir ? Je dois faire quoi ? Mike paniquait complètement.
Une centaine de mètres plus loin, Mike Newton posait le corps inerte de Bella sur le trottoir. Elle s'effondra sans réaction sur le béton humide, les yeux fermés, la peau aussi pâle que celle d'un cadavre.
Je faillis arracher la portière de ma voiture.
- Bella ? criai-je.
Il n'y eut aucune réaction sur son visage sans vie lorsque je hurlai son nom.
Mon corps entier devint plus froid que la glace.
J'entendis la surprise exaspérée de Mike tandis que je passais furieusement ses pensées au crible. Il ne pensait qu'à sa colère contre moi, ce qui m'empêcha de savoir quel était le problème de Bella. S'il lui avait fait le moindre mal, je l'anéantirais.
- Que se passe-t-il ? Elle est blessée ? exigeai-je, essayant de me concentrer sur ses pensées.
Je faillis devenir fou, obligé d'avancer à une allure humaine. Je n'aurais pas dû attirer son attention avant d'être près d'eux.
Puis je pus entendre son c½ur qui battait et sa respiration régulière. Tandis que je l'observais, elle ferma les yeux plus fort. Cela atténua un peu ma panique.
Je vis quelques bribes de souvenirs dans la mémoire de Mike, des flashes d'images du cours de biologie. La tête de Bella sur sa table, sa peau claire virant au verdâtre. Des taches rouges sur des cartes blanches...
Le TP sur les groupes sanguins.
Je m'arrêtai, retenant mon souffle. Son odeur était une chose, son sang qui coulait en était entièrement une autre.
- Je crois qu'elle a perdu connaissance, dit Mike, à la fois inquiet et plein de ressentiment. Je ne sais pas pourquoi, elle n'a même pas eu le temps de se piquer le doigt.
Le soulagement me submergea, et je recommençai à respirer, goûtant les parfums dans l'air. Ah, je pouvais sentir la minuscule goutte de sang sur le doigt piqué de Mike. Jadis, cela m'aurait attiré.
Je m'agenouillai près d'elle et Mike hésita près de moi, furieux de mon intervention.
- Bella, tu m'entends ?
- Non, gémit-elle. Fiche le camp.
Le soulagement était si exquis que je ris. Elle allait bien.
- Je l'emmenais à l'infirmerie, dit Mike, mais elle n'a pas réussi à aller plus loin.
- Je m'en occupe. Toi, retourne en classe, lui dis-je d'un ton dédaigneux.
Mike serra les dents.
- Non, on me l'a confiée.
Je n'allais pas rester planté là à débattre avec ce malheureux. Excité et terrifié, à moitié reconnaissant et à moitié contrarié par cette situation difficile qui faisait de la toucher une nécessité, je redressai doucement Bella et la pris dans mes bras, ne touchant que ses vêtements, gardant autant de distance que possible entre nos deux corps. Je marchai à grands pas, pressé de la mettre en sécurité – en d'autres termes aussi loin de moi que possible.
Elle ouvrit des yeux grands comme des soucoupes, éberluée.
- Lâche-moi ! ordonna-t-elle d'une voix faible – embarrassée, à ce que je pouvais deviner d'après son expression.
Elle n'aimait pas montrer sa faiblesse. J'entendis à peine les cris de protestation de Mike derrière nous.
- Tu as une mine affreuse, lui dis-je, affichant un sourire radieux, tant j'étais soulagé qu'elle n'ait qu'un étourdissement et un estomac vide.
- Repose-moi par terre, dit-elle, les lèvres blanches.
- Alors, comme ça, tu t'évanouis à la vue du sang ?
Y avait-il quoi que ce soit au monde de plus ironique ?
Elle ferma les yeux et serra les lèvres.
- Et il ne s'agit même pas du tien, ajoutai-je, toujours souriant.
Nous étions arrivés à l'accueil. La porte était entrouverte, et je l'écartai d'un coup de pied.
Mme Cope bondit de sa chaise, surprise.
- Oh, mon Dieu ! s'exclama-t-elle.
- Elle est tombée dans les pommes pendant le cours de biologie, lui expliquai-je avant que son imagination ne l'emporte trop loin.
Mme Cope se dépêcha de nous ouvrir la porte de l'infirmerie. Bella avait rouvert les yeux et la regardait. J'entendis la stupéfaction interne de la vieille infirmière tandis que je déposais précautionneusement Bella sur le lit miteux. Dès qu'elle fut hors de mes bras, je mis toute la distance de la salle entre nous. Mon corps était trop excité, mes muscles tendus et mon venin affluait. Elle était si tiède et sentait si bon.
- Rien qu'une petite perte de connaissance, rassurai-je Mme Hammond. On pratiquait un test sanguin en sciences nat.
Elle acquiesça, comprenant ce qui s'était passé.
- Ça ne rate jamais.
J'étouffai un rire. Comptez sur Bella pour être celle à qui ça arriverait.
- Reste allongée un moment, petite, lui dit Mme Hammond. Ça va passer.
- Je sais, lui répondit Bella.
- Ça t'arrive souvent ? demanda l'infirmière.
- Parfois, admit-elle.
Je tentai de dissimuler mon rire par un toussotement. Cela reporta l'attention de l'infirmière sur moi.
- Tu peux retourner en cours.
Je la regardai droit dans les yeux et mentis avec assurance.
- Je suis censé rester avec elle.
Hmm. Je me demande... Bon, très bien. Elle céda.
Cela marchait parfaitement sur elle. Pourquoi fallait-il que Bella me pose tant de difficultés ?
- Je vais te chercher un peu de glace pour ton front, petite, dit l'infirmière, mise mal à l'aise par sa confrontation avec mon regard – comme un humain était censé l'être – ; puis elle sortit.
- Tu avais raison, dit Bella d'une voix faible.
Que voulait-elle dire ? Je sautai directement à la pire conclusion : elle avait accepté mes avertissements.
- C'est souvent le cas, répondis-je, essayant de garder une trace d'amusement dans ma voix ; elle me semblait acerbe. À propos de quoi, cette fois ?
- Sécher est bon pour la santé.
Ah, encore ce soulagement.
Elle resta silencieuse. Elle ne faisait plus que respirer profondément. Ses lèvres retrouvaient peu à peu leur couleur rose, sa lèvre inférieure un peu trop pleine par rapport à l'autre. Regarder sa bouche me fit une impression étrange. Me donna envie de me rapprocher d'elle, ce qui n'était pas une bonne idée.
- Tu m'as flanqué une sacrée frousse, lui dis-je, pour relancer la conversation afin d'entendre le son de sa voix. J'ai cru que Mike Newton s'apprêtait à aller enterrer ta dépouille dans la forêt.
- Ha, ha.
- Franchement, j'ai vu des cadavres qui avaient meilleure mine. (C'était vrai.) J'ai craint un instant de devoir venger ton assassinat.
Et je l'aurais fait, sans aucune hésitation.
- Pauvre Mike, soupira-t-elle. Je parie qu'il est furax.
Une pulsion de fureur me traversa, mais je la contins rapidement. Sa préoccupation pour lui n'était que de la pitié. Elle était gentille. C'était tout.
- Il me déteste, lui confiai-je, égayé par cette idée.
- Tu n'en sais rien.
- J'en suis sûr, je l'ai lu sur son visage.
Il était probablement vrai que lire sur son visage m'aurait donné assez d'informations pour parvenir à cette conclusion. Tout cet entraînement avec Bella avait aiguisé ma compétence à déchiffrer les expressions humaines.
- Comment se fait-il que tu nous aies aperçus ? Je croyais que tu avais quitté le lycée.
Elle avait l'air d'aller mieux ; la couleur verdâtre avait déserté sa peau translucide.
- J'écoutais un CD dans ma voiture.
Elle tiqua, comme si une réponse aussi ordinaire l'avait surprise.
Elle garda les yeux ouverts lorsque Mme Hammond revint avec un sac de glace.
- Tiens, dit-elle en le posant sur le front de Bella. Tu as repris des couleurs.
- Je crois que ça va, assura Bella avant de s'asseoir en enlevant la compresse.
Évidemment. Elle n'aimait pas qu'on s'occupe d'elle.
Mme Hammond tendit un instant ses mains ridées vers Bella, comme si elle allait la forcer à se rallonger, mais à ce moment-là Mme Cope ouvrit la porte de l'infirmerie et se pencha à l'intérieur. Avec elle entra une bouffée d'air chargé d'odeur de sang.
Invisible dans le bureau derrière elle, Mike Newton était toujours fâché, souhaitant que le garçon qu'il traînait à présent fût la fille qui était ici avec moi.
- Nous en avons un autre, lança Mme Cope.
Bella sauta rapidement à bas du lit de camp, pressée de ne plus être sous les projecteurs.
- Tenez, dit-elle à Mme Hammond en lui rendant la compresse, je n'en ai pas besoin.
Mike grogna en poussant Lee Stevens à l'intérieur de l'infirmerie. Le sang coulait toujours de la main qu'il portait à son visage, formant un filet mince qui courait vers son poignet.
- Flûte.
Il était temps que je parte, et à voir la mine de Bella, c'était vrai aussi pour elle.
- Va dans le bureau, Bella.
Elle me regarda de ses grands yeux étonnés.
- Fais-moi confiance et file.
Elle fit volte-face et passa par la porte avant qu'elle ne se fût refermée, se précipitant à l'accueil. Je la suivis, quelques centimètres derrière. Ses cheveux volaient et caressèrent ma main...
Elle se retourna pour me regarder, les yeux toujours grands ouverts.
- Tu m'as obéi, pour une fois, remarquai-je.
C'était une première. Son petit nez se fronça.
- J'ai détecté l'odeur du sang.
Je la fixai, aussi surpris que déconcerté.
- Pour la plupart des gens, le sang n'a pas d'odeur.
- Pour moi si. Un mélange de rouille et... de sel. Qui me rend malade.
Mon visage se gela, tandis que je continuais à l'observer. Était-elle vraiment humaine ? Elle en avait l'apparence. Elle était douce comme une humaine. Elle sentait l'humain – enfin, bien meilleur. Elle agissait comme une humaine... ou presque. Mais elle ne pensait pas comme une humaine, et ne répondait pas normalement non plus.
Mais quelle autre possibilité y avait-il ?
- Quoi ? me demanda-t-elle.
- Rien.
Mike Newton nous interrompit en faisant irruption dans la pièce, les pensées toujours pleines d'amertume et de violence.
- Tu as l'air d'aller beaucoup mieux, lui dit-il d'un ton qui frisait l'impolitesse.
Mes mains me démangèrent, brûlant de lui apprendre les bonnes manières. Il fallait que je me surveille, ou je risquais de finir par tuer cet insupportable garçon.
- Contente-toi de garder tes mains dans tes poches, lui répondit-elle.
L'espace d'une folle seconde, je crus qu'elle s'adressait à moi.
- Le test est fini, l'informa-t-il, maussade. Tu reviens en cours ?
- Tu plaisantes ? Je me retrouverais ici aussi sec.
C'était parfait. Moi qui avais cru que j'allais perdre cette heure, obligé de la passer loin d'elle, je me retrouvais avec du temps supplémentaire. Je me sentis avide, d'une avidité qui grandissait de minute en minute.
- Mouais, grommela Mike. Au fait, tu es partante, pour ce week-end ? La balade à la mer ?
Ah, ils avaient des projets ensemble. La colère me gela sur place. Ce n'était pourtant qu'une sortie de groupe. J'en avais entendu parler dans les têtes d'autres élèves. Ils ne seraient pas que tous les deux. Mais j'étais tout de même furieux. Je m'appuyai, immobile, contre le comptoir, essayant de me contrôler.
- Bien sûr, lui promit-elle. C'était entendu, non ?
Alors, elle lui avait dit oui, à lui aussi. La jalousie me brûla, encore plus douloureuse que la soif. Non, ce n'était qu'une sortie de groupe, tentai-je de me convaincre. Elle ne faisait que passer la journée avec des amis. Rien de plus.
- Rendez-vous au magasin de mon père, alors. À dix heures. Et Cullen n'est PAS invité.
- J'y serai, dit-elle.
- On se voit en gym.
- C'est ça.
Il se dirigea en traînant des pieds vers son cours suivant, les pensées pleines de ranc½ur. Mais qu'est-ce qu'elle lui trouve, à ce monstre ? C'est sûr, il est riche. Les nanas le trouvent craquant, mais franchement je ne vois pas pourquoi. Trop... trop parfait. Je parie que son père s'entraîne à la chirurgie plastique sur eux. C'est pour ça qu'ils sont tous si pâles et beaux. Ce n'est pas naturel. Et il est presque... effrayant. Parfois, quand il me regarde, je jurerais qu'il pense à me m'assassiner... Monstre...
Mike ne manquait pas complètement de discernement, finalement.
- Ah, la gym, grogna discrètement Bella.
Je la regardai, et vis qu'elle avait encore l'air triste. Je n'étais pas sûr d'en savoir la raison, mais il semblait clair qu'elle n'avait pas la moindre envie de retrouver Mike au cours suivant. Et j'étais complètement d'accord avec cette idée.
Je m'approchai et me penchai vers elle, sentant la chaleur émaner de sa peau jusqu'à toucher mes lèvres. Je n'osai pas respirer.
- Je peux arranger ça, lui glissai-je. Va t'asseoir et tâche d'avoir l'air malade.
Elle fit ce que je lui demandais, s'assit sur l'une des chaises pliantes et appuya son dos contre le mur tandis que, derrière moi, Mme Cope sortait du cagibi derrière la pièce et s'installait à son bureau. Avec ses yeux clos, Bella avait l'air de s'être à nouveau évanouie. Elle n'avait pas encore retrouvé toutes ses couleurs.
Je me tournai vers la secrétaire. Bella nous écoutait avec espoir, pensai-je sardoniquement. Elle verrait comment les humains étaient censés réagir.
- Mme Cope ? appelai-je, utilisant à nouveau ma voix la plus persuasive.
Elle se mit à battre des paupières, et son c½ur s'emballa. Trop jeune, essaye un peu de te maîtriser !
- Oui ?
Voilà qui était intéressant. Quand le pouls de Shelly Cope accélérait, c'était parce qu'elle me trouvait séduisant, pas effrayant. J'en avais l'habitude près des humaines... mais je n'avais pas envisagé cette interprétation pour Bella.
Cette idée me plaisait. Trop, en fait. Je souris, et la respiration de Mme Cope se fit plus bruyante.
- Bella a cours de gym, après, et je ne pense pas qu'elle soit assez bien. En fait, je me demande si je ne devrais pas la ramener chez elle. Vous croyez que vous pourriez lui épargner cette épreuve ?
Je la regardai, feignant l'admiration pour ses yeux ternes, prenant plaisir à constater les dégâts que j'arrivais à produire sur ses facultés de réflexion. Était-il possible que Bella...?
Mme Cope dut déglutir bruyamment avant de répondre.
- Et toi, Edward, tu as aussi besoin d'un mot d'excuse ?
- Non, j'ai Mme Goff, elle comprendra.
Je ne lui accordais plus beaucoup d'attention. J'explorais cette nouvelle hypothèse.
Hmm. J'aurais aimé croire que Bella me trouvait séduisant, comme les autres humaines, mais depuis quand Bella avait-elle les mêmes réactions que les autres ? Je ne devais pas me bercer d'illusions.
- Bon, c'est d'accord. Tu te sens mieux, Bella ?
L'intéressée hocha faiblement la tête – sur-jouant un peu.
- Tu es en état de marcher ou il faut que je te porte ? demandai-je, amusé par son mauvais jeu.
Je savais qu'elle voudrait marcher. Elle ne voulait pas se montrer faible.
- Je me débrouillerai.
Encore bon. Je devenais de plus en plus fort à ce petit jeu.
Elle se leva, hésitant un moment, comme pour vérifier son équilibre. Je lui tins la porte, et nous sortîmes sous la pluie.
Je la regardai lever la tête vers la bruine qui tombait, un léger sourire aux lèvres. À quoi pensait-elle ? Quelque chose dans son attitude me semblait étrange, et je réalisai rapidement pourquoi sa posture ne m'était pas familière. Les humaines normales ne levaient pas la tête vers la pluie comme ça ; elles portaient toutes du maquillage, même ici, dans cet endroit humide.
Bella ne se maquillait pas, et elle avait bien raison. L'industrie cosmétique gagnait des milliards de dollars chaque année grâce aux femmes qui rêvaient d'avoir une peau comme la sienne.
- Ça vaudrait presque le coup d'être malade, ne serait-ce que pour manquer la gym, me dit-elle en souriant. Merci.
Je regardai autour de nous, me demandant comment prolonger ce moment avec elle.
- De rien.
- Tu viendras ? Samedi ?
Elle avait l'air pleine d'espoir. Cet espoir était si apaisant. Elle voulait que je sois là, à la place de Mike Newton. Et je voulus lui répondre oui. Mais beaucoup d'autres paramètres entraient en compte. Tout d'abord, le soleil brillerait ce samedi...
- Où allez-vous, exactement ?
Je tentai de garder une voix tranquille, comme si cela m'importait peu. Mike avait dit « plage », cependant. Il y avait peu de chances que j'échappe au soleil.
- À La Push. First Beach, pour être exacte.
Zut. Eh bien, au moins je n'aurais pas à peser le pour et le contre. Il était impossible que j'y aille. Et de toute façon, Emmett serait furieux si j'annulais notre excursion.
Je lui jetai un rapide coup d'½il, souriant d'un air désabusé.
- Je ne crois pas avoir été invité.
Elle soupira, déjà résignée.
- Qu'est-ce que je suis en train de faire ?
- Soyons sympa avec le pauvre Mike, toi et moi. Ne le provoquons pas plus que nécessaire. Nous ne voudrions pas qu'il morde.
Je pensai à mordre le pauvre Mike moi-même, et appréciai énormément cette image.
- Maudit Mike, ronchonna-t-elle, à nouveau dédaigneuse.
J'eus un grand sourire.
Mais elle commença à s'éloigner de moi. Sans penser à ce que je faisais, je la rattrapai et la retins par le dos de son coupe-vent. Elle fut secouée par cet arrêt soudain.
- Où crois-tu aller, comme ça ?
J'étais presque en colère contre elle, du fait qu'elle veuille me quitter. Je n'avais pas eu assez de temps avec elle. Elle ne pouvait pas partir, pas maintenant.
- Ben... à la maison, répondit-elle, déroutée par ma contrariété.
- J'ai promis de te ramener saine et sauve chez toi. Tu t'imagines que je vais te laisser conduire dans cet état ?
Je savais qu'elle n'aimerait pas cela. Je sous-entendais qu'elle était faible. Mais il fallait que je m'entraîne pour notre voyage de samedi, de toute façon. Que je voie si je pouvais surmonter cette proximité dans un espace clos. C'était un trajet beaucoup plus court.
- Quel état ? s'insurgea-t-elle. Et ma voiture ?
- Alice te la déposera après les cours.
Je la poussai le plus doucement possible vers ma voiture, puisque je savais dorénavant que la laisser marcher devant moi était risqué.
- Lâche-moi ! cria-t-elle en butant sur le trottoir et manquant de tomber.
Je tendis une main pour la soutenir, mais elle se redressa avent que j'aie eu le temps de le faire. Je ne devais pas chercher des excuses pour la toucher ainsi. Cela me fit penser à la réaction que Mme Cope avait eue en ma présence, mais je repoussai cet examen à plus tard. Il y avait beaucoup à tirer de cette réflexion.
Je la lâchai près de la voiture, et elle s'effondra sur la portière. Il me faudrait être plus précautionneux à l'avenir, prendre en compte son équilibre déficient...
- Quelle délicatesse !
- C'est ouvert.
Je rentrai et démarrai la voiture. Elle se tenait toujours dehors, rigide, bien que la pluie se fût intensifiée, et je savais qu'elle n'aimait ni le froid ni l'humidité. L'eau trempait ses cheveux épais, les fonçant jusqu'à les rendre presque noirs.
- Je suis parfaitement capable de rentrer chez moi toute seule !
Évidemment. C'était moi n'étais pas capable de la laisser partir. Je baissai la fenêtre et me penchai vers elle.
- Monte, Bella.
Elle plissa les yeux, et je devinai qu'elle se demandait si elle avait le temps de courir jusqu'à sa voiture.
- Je te jure que je te traînerai là-bas par la tignasse s'il le faut, lui assurai-je, amusé par la déception sur son visage lorsqu'elle réalisa que je le pensais vraiment.
Le menton haut, elle ouvrit la portière et monta dans la voiture. Ses cheveux gouttèrent sur le cuir et ses bottes couinèrent l'une contre l'autre.
- Tout ceci est inutile, déclara-t-elle froidement.
Sous son air digne, je lui trouvai l'air un peu embarrassée. J'augmentai le chauffage pour qu'elle soit plus à l'aise, et baissai la musique pour qu'elle ne forme plus qu'un fond sonore. Je me dirigeai vers la sortie, l'observant du coin de l'½il. Sa lèvre inférieure saillait en une moue boudeuse. Je la regardai, examinant ce que cela me faisait ressentir... repensant à la réaction de la secrétaire...
Soudain, elle regarda la radio et sourit, les yeux écarquillés.
- Clair de lune ? s'exclama-t-elle.
Une mordue de classique ?
- Tu connais Debussy ?
- Pas bien, dit-elle. Ma mère est une fan de classique. Je ne reconnais que mes morceaux préférés.
- C'est également l'un de mes favoris.
Je regardai la pluie tomber, méditant sur cette découverte. Nous avions au moins une chose en commun à présent. J'avais fini par penser que nous étions le contraire l'un de l'autre.
Elle avait l'air plus détendue, regardant la pluie comme moi, les yeux dans le vague. Je profitai de sa distraction momentanée pour essayer de respirer.
J'inhalai précautionneusement par le nez.
Puissant.
Je serrai le volant plus fort. La pluie la faisait sentir encore meilleur. Je n'aurais pas cru cela possible. Stupidement, je me demandai soudain quel goût elle aurait.
Je tentai d'avaler ma salive pour combattre la brûlure dans ma gorge, et penser à quelque chose d'autre.
- De quoi ta mère a l'air ? demandai-je, en quête d'une distraction.
Bella sourit.
- Elle me ressemble beaucoup, en plus jolie.
J'en doutais.
- Je tiens pas mal de Charlie, poursuivit-elle. Elle est plus extravertie que moi, plus courageuse.
J'en doutais aussi.
- Irresponsable, un peu excentrique. Sa cuisine est imprévisible. Je l'adore.
Sa voix se teinta de mélancolie, et son front se rida. À nouveau, on aurait dit un parent plutôt qu'un enfant.
Je m'arrêtai en face de chez elle, me demandant trop tard si j'étais censé savoir où elle habitait. Non, cela ne lui semblerait pas étrange, dans une si petite ville, avec un père connu de tous...
- Quel âge as-tu, Bella ?
Elle devait être plus âgée que ses condisciples. Peut-être avait-elle commencé l'école plus tard, ou avait-elle redoublé... cela me semblait peu probable, cependant.
- Dix-sept ans.
- Tu fais plus.
Elle rit.
- Qu'est-ce qu'il y a de drôle ?
- Ma mère passe son temps à raconter que j'avais trente-cinq ans à la naissance et que je suis un peu plus dans la force de l'âge chaque année, rit-elle avant de soupirer. Il faut bien que quelqu'un soit adulte.
Cela rendait les choses plus claires. Je voyais maintenant... comment sa mère irresponsable aidait à expliquer la maturité de Bella. Elle avait dû mûrir tôt, pour devenir celle qui prenait tout en charge. C'était pour cela qu'elle n'aimait pas qu'on s'occupe d'elle – elle estimait que c'était son travail.
- Toi non plus, tu n'as pas beaucoup l'allure d'un lycéen, me fit-elle remarquer, me sortant de ma rêverie.
Je grimaçai. À chaque fois que je découvrais un aspect de sa personnalité, il fallait qu'elle remarque elle aussi quelque chose chez moi. Je changeai de sujet.
- Pourquoi ta mère a-t-elle épousé Phil ?
Elle hésita une minute avant de répondre.
- Elle... elle n'est pas très mûre, pour son âge. Je crois que Phil lui donne l'impression d'être plus jeune. Et puis, elle est folle de lui.
Elle secoua la tête, indulgente.
- Tu approuves ?
- Quelle importance ? Je veux qu'elle soit heureuse... Et il est ce dont elle a envie.
Le désintéressement de ce commentaire m'aurait choqué, n'eut été le fait que cela cadrait parfaitement avec ce que j'avais appris de son caractère.
- C'est très généreux... Je me demande...
- Oui ?
- Pousserait-elle la courtoisie à te rendre la pareille ? Quel que soit le garçon que tu choisisses ?
C'était une question idiote, et je ne parvins pas à garder une voix détachée en la posant. Il était si stupide de penser que quelqu'un pourrait accepter que sa fille me choisisse.
- Je... je crois, bégaya-t-elle, régissant à mon regard intense.
Peur... ou attirance ?
- Mais c'est elle la mère, après tout, acheva-t-elle. C'est un peu différent.
Je souris, amer.
- Alors, pas un type trop effrayant, j'imagine.
Elle m'adressa un grand sourire.
- Qu'entends-tu par là ? Des piercings sur toute la figure et une collection de tatouages ?
- C'est une des définitions possibles du mot.
Une définition assez peu inquiétante, comparée à la mienne.
- Quelle est la tienne ?
Elle posait toujours les mauvaises questions. Ou peut-être justement les bonnes. Celles auxquelles je ne voulais pas répondre, en tout cas.
- Penses-tu que je pourrais passer pour effrayant ? lui demandai-je, essayant de sourire un peu.
Elle y réfléchit avant de me répondre d'une voix sérieuse.
- Euh... oui. Si tu le voulais.
J'étais également sérieux.
- As-tu peur de moi, là, maintenant ?
Elle répondit immédiatement, sans réfléchir cette fois.
- Non.
Je souris, plus décontracté. Je ne pensais pas qu'elle disait vraiment la vérité, mais elle ne mentait pas complètement non plus. Elle n'était pas assez effrayée pour s'en aller, au moins. Je me demandai ce qu'elle ressentirait si elle savait qu'elle était en train de discuter avec un vampire. J'eus un mouvement de recul interne à sa réaction imaginaire.
- Et toi ? Vas-tu me parler de ta famille ? Elle doit être bien plus intéressante que la mienne.
Plus effrayante, c'était sûr.
- Que veux-tu savoir ? demandai-je prudemment.
- Les Cullen t'ont adopté ?
- Oui.
Elle hésita, puis reprit d'une petite voix.
- Qu'est-il arrivé à tes parents ?
Ce n'était pas si difficile ; je n'avais même pas besoin de lui mentir.
- Ils sont morts il y a des années.
- Désolée, marmonna-t-elle, craignant visiblement de m'avoir blessé.
Elle s'inquiétait pour moi.
- Je ne m'en souviens pas bien, lui assurai-je. Carlisle et Esmée les ont remplacés depuis si longtemps.
- Et tu les aimes, déduisit-elle.
Je souris.
- Oui. Je doute qu'il y ait de meilleures personnes au monde.
- Tu as beaucoup de chance.
- J'en suis conscient.
Dans ce domaine, celui des parents, je ne pouvais pas nier ma chance.
- Et ton frère et ta s½ur ?
Si je la laissais demander trop de détails, j'aurais à lui mentir. Je jetai un coup d'½il à l'horloge du tableau de bord, découragé de voir que mon moment avec elle touchait à sa fin.
- Mon frère et ma s½ur, sans parler de Jasper et Rosalie, vont être furieux si je les fais languir sous l'averse.
- Désolée. Il faut que tu y ailles.
Elle ne bougea pas. Elle ne voulait pas que ce moment se termine, elle non plus. J'aimais beaucoup, beaucoup ça.
- De ton côté, tu préfères sûrement récupérer ta camionnette avant que le Chef Swan rentre, histoire de ne pas avoir à lui mentionner le petit incident de tout à l'heure.
Je souris au souvenir de son embarras, quand je l'avais prise dans mes bras.
- Je suis sûre qu'il est déjà au courant. Il n'y a pas de place pour les secrets, à Forks.
Elle prononça le nom de la ville avec un dégoût clairement audible. Je ris à ses paroles. Pas de secrets, en effet.
- Amuse-toi bien à la mer.
Je jetai un ½il à la pluie torrentielle, sachant qu'elle n'allait pas durer, et souhaitant pourtant plus fort que d'habitude qu'elle persistât.
- Joli temps pour bronzer.
Enfin, ce serait le cas samedi. Elle apprécierait ça.
- Je te vois, demain ?
L'inquiétude dans sa voix me ravit.
- Non. Emmett et moi avons décidé de nous octroyer un week-end précoce.
Je me serais donné des gifles pour avoir eu cette idée. Je pouvais toujours annuler... Mais il était mieux que j'aille chasser, et ma famille s'inquiétait déjà assez de mon comportement pour que je ne leur révèle pas à quel point je devenais obnubilé par cette fille.
- Qu'est-ce que vous avez prévu ? demanda-t-elle, semblant déçue par ma réponse.
Bien.
- Une randonnée du côté de Goat Rocks, au sud du mont Rainier.
Emmett était impatient de voir arriver la saison des ours.
- Ah bon. Profites-en bien, me souhaita-t-elle à contrec½ur.
Son manque d'enthousiasme me plut à nouveau.
Tandis que je la regardais, je me sentis presque déchiré à l'idée de lui faire ne seraient-ce que des adieux provisoires. Elle était si douce et vulnérable. Il me semblait imprudent de la perdre de vue, alors que n'importe quoi pouvait lui arriver. Et pourtant, les choses les plus horribles qui risquaient de lui arriver se passeraient si elle restait avec moi.
- Accepterais-tu de me rendre un service, ce week-end ? lui demandai-je d'un ton grave.
Elle acquiesça, les yeux grand ouverts et interrogatifs devant ma soudaine intensité.
Je devais rester léger.
- Ne le prends pas mal, mais j'ai l'impression que tu es de ces gens qui attirent les accidents comme un aimant. Alors... tâche de ne pas tomber à l'eau ni de te faire écraser par quoi que ce soit, d'accord ?
Je lui souris d'un air contrit, espérant qu'elle ne détecte pas la tristesse dans mes yeux. Je souhaitais tellement qu'elle ne soit pas trop heureuse en mon absence, quoi qu'il puisse lui arriver ici.
Cours, Bella, cours. Je t'aime trop, pour ton bien ou le mien.
Elle se fâcha, vexée, et me jeta un regard furieux.
- On verra ! aboya-t-elle, sortant affronter la pluie en claquant la portière le plus fort possible derrière elle.
Comme un chaton furieux persuadé d'être un tigre.
Je refermai le poing sur la clef que je venais de prendre dans la poche de sa veste, et fis demi-tour en souriant.
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# Posted on Sunday, 16 August 2009 at 2:17 PM

Chapitre 5 : Invitations

Chapitre 5 : Invitations
Le lycée. Ce n'était plus le purgatoire, mais l'enfer pur. Feu et tourments... oui, j'avais droit aux deux.

 Je faisais tout correctement maintenant. Personne ne pouvait prétendre que je manquais à mes obligations. 
 Pour faire plaisir à Esmé et protéger les autres, je restai à Forks. Je repris mon ancien emploi du temps. Je ne chassais pas plus que les autres. Tous les jours, je me présentais en cours et faisais l'humain. Tous les jours, j'écoutais attentivement si personne n'avait rien de nouveau à raconter à propos des Cullen – il n'y avait jamais rien. La fille ne dit pas un seul mot de ses soupçons. Elle répéta la même histoire encore et encore – jusqu'à ce que les oreilles avides de commérages en eussent assez de ne pas entendre de nouveaux détails. Il n'y avait aucun danger. Mon action précipitée n'avait nui à personne.
À personne sauf à moi-même.

 J'étais déterminé à changer le futur. Ce n'était pas la tâche la plus facile à se fixer, mais aucun autre choix ne m'était supportable.

 Alice disait que je ne serais pas assez fort pour m'obliger à me tenir à distance de la fille. Je lui prouverais qu'elle avait tort.
J'avais pensé que le premier jour serait le plus difficile. À la fin de celui-ci, j'en avais été persuadé. Mais je m'étais trompé.

 Le fait que j'allais devoir faire du mal à la fille m'était resté sur l'estomac. Je m'étais réconforté en me disant que sa douleur ne serait qu'une bagatelle – juste une petite piqûre de rejet – comparée à la mienne. Bella était humaine, et elle savait que j'étais quelque chose d'autre, quelque chose de mauvais, quelque chose d'effrayant. Elle serait probablement plus soulagée que blessée quand je tournerais ma tête ailleurs et prétendrais qu'elle n'existait pas.

 - Bonjour, Edward, m'accueillit-elle, le premier jour suivant l'accident en biologie.
Sa voix avait été agréable, amicale, aux antipodes de sa voix la dernière fois que je lui avais parlé. Pourquoi ? Que signifiait ce changement ? Avait-elle oublié ? Décidé qu'elle avait rêvé tout l'épisode ? Avait-elle vraiment pu me pardonner de ne pas avoir tenu ma promesse ? Les questions m'avaient brûlé la langue comme la soif qui m'attaquait chaque fois que je respirais.

 Juste un instant, que je puisse regarder dans ses yeux. Juste pour voir si je pouvais y lire les réponses...

 Non. Je ne pouvais même pas me permettre cela. Pas si je voulais changer le futur.

J'avais tourné mon menton d'un centimètre vers elle tout en regardant droit devant moi. J'avais hoché la tête, puis retourné ma tête vers le devant de la classe.
Elle ne m'avait plus reparlé.

Cet après-midi-là, aussitôt l'école finie, mon rôle rempli, je courus vers Seattle comme la veille. Il me semblait que je pouvais contrôler la douleur plus facilement quand je volais au-dessus du sol, quand le paysage autour de moi se transformait en une tâche verte et floue.

 Cette course devint une habitude quotidienne.

 L'aimais-je ? Je ne pensais pas. Pas encore. Cependant, les aperçus du futur qu'avait eu Alice me hantaient, et je pouvais voir à quel point il serait facile de tomber amoureux de Bella. Ce serait exactement comme tomber : sans effort. M'empêcher de l'aimer était le contraire de tomber – c'était m'obliger à escalader falaise à mains nues, une tâche aussi épuisante que si j'avais la force d'un mortel.

 Plus d'un mois passa, et chaque jour devint plus difficile. Cela n'avait aucun sens – et j'attendais de m'y habituer, que l'effort devienne plus facile. C'était sûrement ce qu'Alice avait voulu dire quand elle avait prédit que je n'arriverais pas à ne pas m'approcher de la fille. Elle avait vu la montée en flèche de la douleur. Mais je pouvais maîtriser la douleur.

 Je ne détruirais pas le futur de Bella. Si j'étais destiné à l'aimer, l'éviter ne serait-il pas le minimum que je puisse faire ?

 Cependant, l'éviter était à la limite du supportable. Je pouvais prétendre l'ignorer, et ne jamais regarder dans sa direction. Je pouvais prétendre qu'elle ne m'intéressait pas. Mais cela s'arrêtait là – simulation, et non réalité. J'étais toujours suspendu à ses lèvres et j'écoutais la moindre de ses inspirations, la moindre de ses paroles.

 Je classai mes tourments en quatre catégories.
Les deux premiers étaient familiers. Son odeur et son silence. Ou, plutôt – pour assumer mes responsabilités, puisque tout était de ma faute –, ma soif et ma curiosité.

La soif était le tourment le plus primitif. Maintenant, par habitude, je ne respirais plus du tout en biologie. Bien sûr, il y avait toujours des exceptions – quand je devais répondre à une question, par exemple, et que j'avais besoin de souffle pour parler. Chaque fois que je goûtais l'air autour de la fille, c'était la même chose que le premier jour – le feu, le désir et la violence brutale désespérée de pouvoir se libérer. Il m'était difficile de me raccrocher un tant soit peu à la raison et à la restriction dans ces moments-là. Et, comme au premier jour, le monstre en moi rugissait, si proche de la surface...

 La curiosité était mon tourment le plus constant. La question ne me quittait plus l'esprit : Que pense-t-elle à ce moment précis ? Quand je l'entendais soupirer doucement. Quand elle enroulait une mèche de ses cheveux autour de son doigt d'un air absent. Quand elle jetait ses livres avec plus de force sur la table. Quand elle arrivait en courant en classe, presque en retard. Quand elle tapait du pied impatiemment. Chacun de ses mouvements, attrapés du coin de l'½il, était un mystère qui me rendait fou. Quand elle parlait avec d'autres humains, j'analysais ses moindres paroles et accentuations.
Pensait-elle ce qu'elle disait ? Il me semblait qu'elle disait souvent ce que l'on attendait d'elle, et cela me rappelait ma famille et notre vie de tous les jours faite d'illusions – nous y étions meilleurs qu'elle.
À moins que je ne me trompe également à propos de cela, allant imaginer des choses. Pourquoi devrait-elle avoir un rôle à jouer ? Elle était l'une d'entre eux – une adolescente humaine.

 Mike Newton était mon tourment le plus surprenant. Qui aurait cru qu'un mortel aussi banal et ennuyeux puisse être irritant à ce point ? En fait, j'aurai dû ressentir de la gratitude envers cet énervant garçon ; il faisait parler la fille plus que les autres. J'apprenais tant de choses sur elle à travers ces conversations – je travaillais toujours sur ma liste – mais, au contraire, l'implication de Mike dans ce projet ne faisait que m'exaspérer encore plus. Je ne voulais pas que ce soit Mike qui découvre ses secrets. Je voulais le faire moi-même.

 Le fait qu'il ne semblait jamais remarquer ses petites révélations, ses lapsus, aidait un peu. Il ne connaissait rien d'elle. Il avait créé dans sa tête une Bella qui n'existait pas – une fille aussi banale que lui. Il n'avait pas remarqué son sens de l'abnégation, ni son courage qui la différenciaient des autres humains ; il n'entendait pas la maturité exceptionnelle de ses paroles. Il ne remarquait pas que quand elle parlait de sa mère, elle ressemblait plus à un parent parlant de son enfant que le contraire – aimante, indulgente, légèrement amusée, et férocement protectrice. Il n'entendait pas la patience de ses mots quand elle feignait de s'intéresser à ses histoires décousues, et ne devinait pas la gentillesse cachée derrière cette patience.
À travers ses conversations avec Mike, je pus ajouter la qualité la plus importante de ma liste, la plus révélatrice, aussi simple que rare. Bella était bonne. Toutes ses autres qualités menaient à ce tout – gentille, détachée, désintéressée, aimante et courageuse – elle était bonne de bout en bout.
Ces découvertes utiles ne me faisaient pas aimer le garçon pour autant. La façon possessive avec laquelle il regardait Bella – comme si elle était un lot à gagner – me provoquait autant que ses fantasmes grossiers. Il devenait plus sûr de lui avec le temps, parce qu'elle semblait le préférer à ceux qu'il considérait comme ses rivaux – Tyler Crowley, Éric Yorkie, et même, sporadiquement, moi-même. Il venait s'asseoir sur le bord de notre table, du côté de Bella, avant le début du cours, bavardant, encouragé par ses sourires. Rien que des sourires polis, me disais-je. Quoi qu'il en soit, je m'imaginais souvent en train de l'envoyer d'un revers de main à travers la salle pour le voir heurter le mur du fond... Cela ne le blesserait probablement pas mortellement...

 Mike ne pensait pas souvent à moi comme à un rival. Après l'accident, il avait craint que cette expérience partagée ne nous rapproche, Bella et moi, mais clairement, le contraire s'était produit. Avant cela, il s'était inquiété que je choisisse Bella parmi ses pairs pour avoir son attention. Mais maintenant que je l'ignorais autant que les autres, il devenait de plus en plus sûr lui. Que pensait-elle ? Accueillait-elle chaleureusement son attention ?

 Et finalement, le dernier de mes tourments, le plus douloureux : l'indifférence de Bella. Tout comme je l'ignorais, elle m'ignorait. Elle n'essayait jamais de me parler. Pour autant que je sache, il ne lui arrivait jamais de penser à moi.
Cela aurait suffi à me rendre fou – ou même à briser ma résolution de changer le futur – sauf qu'elle me regardait parfois comme elle le faisait avant. Je ne le voyais jamais par moi-même, parce que je ne pouvais pas m'y autoriser, mais Alice nous prévenait toujours au moment où elle allait regarder ; les autres se méfiaient toujours du savoir problématique de la fille.

 Cela soulageait un peu ma douleur, de savoir qu'elle me regardait de loin, de temps en temps. Bien sûr, il se pouvait qu'elle se demande juste quel genre de monstre j'étais.
- Bella va regarder Edward dans une minute. Ayez l'air normal, dit Alice un mardi de mars, et les autres firent attention à bouger et à changer leur poids de jambe de temps en temps comme les humains ; l'immobilité absolue était une marque de notre espèce.
Je comptais le nombre de fois qu'elle regardait dans ma direction. Cela me faisait plaisir, même si cela n'aurait pas dû, que la fréquence de ses regards ne déclinât pas avec le temps. Je ne savais pas ce que cela signifiait, mais cela me rendait heureux.

Alice soupira. Si seulement...

 - Reste en dehors de ça, Alice, soufflai-je. Ça n'arrivera pas.

 Elle fit la moue. Alice était impatiente de former son amitié prévue avec Bella. D'une certaine façon, la fille qu'elle ne connaissait pas lui manquait.
J'admets que tu es meilleur que je ne l'aurais pensé. Ton futur est redevenu tout embrouillé, insensé. J'espère que tu es heureux.
- Ça a du sens pour moi.
Elle grogna délicatement.
J'essayai de la mettre à l'écart, trop impatient pour parler avec elle. Je n'étais pas de très bonne humeur – plus tendu que je ne laissais aucun d'entre eux le voir. Seul Jasper pouvait voir à quel point j'étais retourné, sentant le stress émaner de moi grâce à sa capacité unique de sentir et influencer les sentiments autour de lui. Cependant, il ne comprenait pas les raisons derrières ces sensations, et – étant donné que j'étais constamment d'une humeur massacrante ces jours-ci – il n'en tenait plus compte.

Aujourd'hui serait un jour difficile. Plus difficile que les précédents, comme l'avaient annoncé les prévisions d'Alice.
Mike Newton, ce garçon odieux avec lequel je n'étais pas autorisé à rivaliser, allait demander à Bella de sortir avec lui. Un bal auquel les filles devaient inviter les garçons se profilait à l'horizon, et il espérait vivement que Bella l'y inviterait. Qu'elle ne l'eût pas déjà fait avait ébranlé son assurance. Maintenant, il se trouvait dans une situation inconfortable – j'appréciais son malaise plus que je ne l'aurais dû –, car Jessica Stanley venait de l'inviter au bal. Il ne voulait pas dire "oui", espérant toujours que Bella le choisisse (et le donne vainqueur sur ses rivaux), mais il ne voulait pas dire "non" et risquer de ne pas aller au bal au final. Jessica, blessée par son indécision et devinant la raison derrière celle-ci, en voulait mortellement à Bella. De nouveau, je ressentis le besoin urgent de me placer entre les pensées noires de Jessica et Bella. Je comprenais bien mieux ce besoin à présent, mais ce n'en était que plus frustrant puisque je ne pouvais pas agir.
Quand je pense que j'en étais arrivé là ! J'étais complètement obsédé par les insignifiants drames de lycée qu'autrefois je méprisais tant.

 Mike se préparait mentalement en marchant jusqu'à la salle de biologie avec Bella. J'écoutai ses efforts en les attendant venir. Le garçon était faible. Il avait attendu ce bal dans le but de ne pas devoir exposer son amourette avant qu'elle n'ait montré une quelconque préférence pour lui. Il ne voulait pas se rendre vulnérable au rejet, et attendait qu'elle fasse le premier pas.

Lâche.

 Il s'assit de nouveau sur notre table, à l'aise par habitude, et j'imaginai le son que ferait son corps en s'écrasant sur le mur opposé avec assez de force pour briser la plupart de ses os.
- Alors, dit-il à Bella, les yeux fixés sur le sol. Jessica m'a invité au bal.
- C'est super, répondit-elle aussitôt avec enthousiasme.
Il me fut difficile de ne pas sourire lorsque son ton s'imprima lentement dans l'esprit de Mike. Il avait tablé sur sa consternation.
- Tu vas bien t'amuser avec Jessica.
Il chercha précipitamment une réponse adaptée.
- Eh bien... hésita-t-il, manquant de se dégonfler avant de se reprendre. Je lui ai dit que je devais y réfléchir.

- Pourquoi ferais-tu une chose pareille ? demanda-t-elle.
Son ton était désapprobateur, mais il contenait également une minuscule touche de soulagement. Qu'est-ce que cela voulait dire ? Une fureur intense et à laquelle je n'étais pas préparé me fit serrer les poings.

 Mike n'entendit pas le soulagement. Sa figure était rouge sang – dans mon humeur soudainement féroce, cela retentissait comme une invitation – et il regarda par terre tandis qu'il parlait de nouveau.

 - Je me demandais si... si tu avais prévu de m'inviter.
Bella hésita. Pendant cette seconde d'hésitation, je vis le futur plus clairement qu'Alice ne l'avait jamais vu.
Bella pouvait dire oui à la question sous-jacente de Mike maintenant, elle pouvait dire non, mais de quelque façon que ce soit, viendrait un jour prochain où elle dirait oui à quelqu'un. Elle était charmante et envoûtante, et les mâles humains n'étaient pas inconscients de ce fait. Qu'elle se décide pour quelqu'un parmi cette foule terne, ou qu'elle attende d'être libérée de Forks, un jour viendrait où elle dirait oui.
Je vis sa vie comme je l'avais vue précédemment – études, carrière... amour, mariage. Je la vis au bras de son père de nouveau, habillée de gaze blanche, le visage rosi de bonheur alors qu'elle avancerait au son de la marche de Wagner.

 La douleur que je ressentis alors fut pire que tout ce que j'avais jamais ressenti. Un humain aurait agonisé en ressentant cette douleur – un humain n'y aurait pas survécu.

 Et pas seulement de la douleur, mais aussi une rage totale.
Ma fureur avait besoin d'un exutoire physique. Bien que ce garçon ne soit peut-être pas celui auquel Bella dirait oui, je désirais férocement écraser son crâne dans ma main, en remplacement de celui qu'elle choisirait.

 Je ne compris pas cette émotion – c'était un tel enchevêtrement de douleur et de rage, de désir et de désespoir. Je ne l'avais jamais ressenti jusqu'alors ; je ne pus mettre un nom dessus.
- Mike, je pense que tu devrais lui dire oui, dit Bella d'une voix douce.
Les espoirs de Mike s'effondrèrent. Je l'aurais apprécié dans d'autres circonstances, mais j'étais perdu dans le choc qui suivait la douleur – et le remords de ce qu'avaient provoqué la douleur et la rage en moi.

 Alice avait raison. Je n'étais pas assez fort.
À ce moment précis, elle devait voir le futur tournoyer et se transformer, pour redevenir mutilé. Cela lui ferait-il plaisir ?

 - Tu as déjà invité quelqu'un ? demanda Mike d'un air maussade.
Il me jeta un coup d'½il, suspicieux pour la première fois depuis des semaines.
Je réalisai que j'avais trahi mon intérêt ; ma tête était inclinée dans la direction de Bella. L'envie sauvage dans les pensées de Mike – une envie pour la place de quiconque la fille lui préférerait – mit soudainement un nom sur mon émotion indescriptible.
J'étais jaloux.

- Non, dit la fille avec une pointe d'humour dans sa voix. Je ne vais pas au bal.
À travers tous les remords et la colère, je ressentis du soulagement à ces mots. Soudain, j'avais commencé à considérer mes rivaux.
- Pourquoi ? demanda Mike, presque impoliment.
Cela m'offensait qu'il utilise ce ton avec elle. Je retins un grognement.

- Je vais à Seattle ce jour-là, répondit-elle.
La curiosité ne fut pas aussi brutale qu'elle l'aurait été avant – maintenant que je prévoyais clairement de découvrir les réponses à tout. Je découvrirais le pourquoi et le comment de cette nouvelle révélation bien assez tôt.
Le ton de Mike devint désagréablement enjôleur.
- Est-ce que ça ne peut pas attendre un autre week-end ?
- Désolée, non. (Le ton de Bella était plus brusque à présent.) Tu ne devrais donc pas faire attendre Jess plus longtemps – c'est impoli.

 Son inquiétude pour les sentiments de Jessica apaisa les flammes de ma jalousie. Ce voyage à Seattle était clairement une excuse pour dire non – refusait-elle purement par loyauté envers son amie ? Elle était largement assez désintéressée pour ça. Aurait-elle espéré pouvoir dire oui ? Ou mes deux conclusions étaient-elles fausses ? Était-elle intéressée par quelqu'un d'autre ?
- Oui, tu as raison, marmotta Mike, si démoralisé que je ressentis presque de la pitié pour lui.
Presque.
Il baissa les yeux, me coupant la vue de son visage par ses pensées.

Je n'allais pas tolérer cela. Je me tournai pour lire moi-même son visage, pour la première fois en plus d'un mois. C'était un soulagement terrible de pouvoir m'accorder ceci, comme une grande bouffée d'air pour des poumons humains à moitié noyés.

Ses yeux étaient fermés, et ses mains pressées contre son visage. Ses épaules étaient penchées vers l'avant en un mouvement de défense. Elle secouait sa tête tout doucement, comme si elle voulait éloigner une pensée de son esprit.

Frustrant. Fascinant.
La voix de M. Banner la sortit de sa rêverie, et ses yeux s'ouvrirent lentement. Elle me regarda immédiatement, peut-être sentant mon regard. Elle plongea son regard dans le mien avec la même expression perplexe que celle qui m'avait hanté pendant si longtemps.

 Je ne ressentis ni remords, ni culpabilité, ni rage à cet instant. Je savais qu'ils reviendraient, et bientôt, mais pendant ce moment je ressentis une sensation de bien-être étrange et tendue. Comme si j'avais triomphé plutôt que perdu.
Elle ne détourna pas son regard, bien que je la fixasse avec une intensité peu opportune, essayant vainement de lire ses pensées dans ses yeux de chocolat fondu. Ils étaient pleins de questions, plutôt que de réponses.

 Je pus voir le reflet de mes propres yeux, et je vis qu'ils étaient noirs de soif. Cela faisait presque deux semaines que je n'avais pas chassé ; ma volonté avait choisi le mauvais jour pour s'effondrer. Mais la noirceur ne sembla pas l'effrayer. Elle ne détournait toujours pas les yeux, et un rose doux et dévastateur commença à teinter ses joues.

 Que pensait-elle en ce moment ?

 Je faillis poser cette question à voix haute, mais à ce moment-là, M. Banner appela mon nom. Je pris rapidement la bonne réponse dans sa tête en regardant brièvement dans sa direction.

 Je pris une courte inspiration.
- Le cycle de Krebs.
La soif me brûla la gorge – raidissant mes muscles et remplissant ma bouche de venin – et je fermai les yeux, essayant de contrôler le désir de son sang qui faisait rage à l'intérieur de moi.

Le monstre était plus fort qu'avant. Il se réjouissait. Il embrassait ce futur de deux possibilités qui lui donnait une chance sur deux d'obtenir ce qu'il désirait si ardemment. La troisième possibilité, le troisième futur chancelant que j'avais essayé de construire par ma simple volonté s'était effondré – détruit de surcroît par une simple jalousie –, alors qu'il était si proche de son but.

 Le remords et la culpabilité me brûlaient avec la soif, et, si j'avais eu la capacité de produire des larmes, elles auraient rempli mes yeux à présent.
Qu'avais-je fait ?
Sachant que la bataille était perdue d'avance, il me semblait qu'il n'y avait aucune raison pour que je résiste à ce que je voulais ; je me tournai pour regarder une nouvelle fois la fille.

 Elle s'était cachée derrière ses cheveux, mais je pouvais voir à travers une séparation dans sa chevelure, que ses joues étaient d'un rouge cramoisi foncé à présent.
Le monstre aimait cela.
Elle ne rencontra plus mon regard, mais elle enroula nerveusement une mèche de ses cheveux foncés autour de ses doigts. Ses doigts délicats, son poignet fin – ils étaient si fragiles, on aurait pu croire que mon souffle à lui seul pourrait les briser net.

 Non, non, non. Je ne pouvais pas faire cela. Elle était trop fragile, trop bonne, trop précieuse pour mériter ce destin. Je ne pouvais pas autoriser ma vie à entrer en collision avec la sienne, à la détruire.

Mais je ne pouvais pas non plus m'éloigner d'elle. Alice avait raison à propos de cela.

Le monstre en moi siffla de frustration alors que je vacillais, m'engageant dans une voie puis dans l'autre.

 Ma brève heure avec elle passa beaucoup trop rapidement. La sonnerie retentit, et elle commença à ramasser ses affaires sans me regarder. Cela me déçut, mais je ne pouvais pas m'attendre au contraire. La façon dont je l'avais traitée depuis l'accident était inexcusable.
- Bella ? dis-je, incapable de m'en empêcher.
Ma volonté était déjà réduite en miettes.

Elle hésita avant de me regarder ; quand elle se retourna, son expression était prudente et méfiante. Je me remémorai qu'elle avait toutes les raisons d'être méfiante. Qu'elle devait l'être.

 Elle attendit que je continue, mais je ne fis que la fixer, lisant son visage. Je prenais de courtes inspirations à intervalles réguliers, luttant contre la soif.
- Qu'est-ce qu'il y a ? dit-elle finalement. Tu recommences à me parler ?
Il y avait une trace de ressentiment dans sa voix, qui était, comme sa colère, attachante. Cela me donnait envie de sourire.

Je n'étais pas sûr de quelle façon répondre à sa question. Recommençais-je à lui parler, dans le sens qu'elle entendait ? Non. Pas si je pouvais m'en empêcher. J'essaierais de m'en empêcher.
- Non, pas vraiment, lui dis-je.
Elle ferma les yeux, ce qui me frustra. Cela coupait ma seule voie d'accès à ses pensées. Elle prit une longue inspiration sans ouvrir les yeux. Sa mâchoire était serrée. Les yeux toujours fermés, elle parla. Ce n'était clairement pas une habitude humaine pour converser. Pourquoi faisait-elle cela ?
- Que veux-tu dans ce cas, Edward ?

 Le son de mon nom sur ses lèvres fit de drôles de choses dans mon corps. Si j'avais eu un c½ur, il se serait affolé.

 Mais comment lui répondre ? Par la vérité, décidai-je. J'essaierais d'être aussi sincère que possible avec elle à partir de maintenant. Je ne voulais pas mériter sa défiance, même si avoir sa confiance était impossible.

 - Je suis désolé, lui dis-je. (C'était plus vrai qu'elle le ne saurait jamais. Malheureusement, je ne pouvais m'excuser que pour les choses les moins importantes.) Je sais que je suis très malpoli envers toi. Mais c'est mieux ainsi, vraiment.

 Ce serait mieux pour elle si je pouvais continuer à être malpoli. Pouvais-je le faire ? Ses yeux s'ouvrirent, toujours aussi prudents.
- Je ne comprends pas ce que tu veux dire.

 J'essayai de faire transparaître dans ma voix autant d'avertissements que je pouvais me le permettre.

- C'est mieux que nous ne soyons pas amis.
Elle avait au moins senti cela. Elle était une fille intelligente.
- Fais-moi confiance.
Elle plissa les yeux, et je me rappelai que j'avais prononcé ces mots auparavant – juste avant de trahir ma promesse. Je fis la grimace en l'entendant claquer des dents – apparemment, elle s'en souvenait, elle aussi.
- Vraiment dommage que tu ne t'en sois pas rendu compte plus tôt, dit-elle avec colère. Tu aurais pu t'éviter tous ces regrets.

 Je la fixai, sous le choc. Que savait-elle de mes regrets ?
- Des regrets. Des regrets pour quoi ? demandai-je.
- Pour ne pas avoir laissé ce stupide van m'écraser ! lâcha-t-elle.

Je restai paralysé sur place, stupéfait.
Comment pouvait-elle penser une chose pareille ? Lui avoir sauvé la vie était la seule chose acceptable que j'avais faite depuis que je l'avais rencontrée. La seule chose dont je n'avais pas honte. La seule et unique chose pour laquelle j'étais content d'exister. Je me battais pour qu'elle vive depuis le premier moment où j'avais senti son odeur. Comment pouvait-elle penser une telle chose de moi ? Comment pouvait-elle remettre en question mon unique bonne action dans tout ce gâchis ?
- Tu penses que je regrette de t'avoir sauvé la vie ?
- Je le sais, rétorqua-t-elle.
Son estimation de mes intentions me faisait bouillir de rage.
- Tu ne sais rien du tout.
Comme les mécanismes de son esprit étaient tordus ! Elle ne devait pas penser comme le reste des humains. Cela devait expliquer son silence mental. Elle était complètement différente.
Elle détourna brusquement sa tête, serrant à nouveau les dents. Ses joues étaient rouges, de colère cette fois. Elle jeta ses livres en tas, les prit d'un mouvement sec dans ses bras, et sortit d'un pas décidé sans rencontrer mon regard.
Même irrité comme je l'étais, il était impossible de ne pas trouver sa colère un peu amusante.
Elle marchait avec raideur, sans regarder où elle allait, et son pied se prit dans l'encadrement de la porte. Elle trébucha et toutes ses affaires s'éparpillèrent sur le sol. Au lieu de se pencher pour les ramasser, elle resta debout, droite et rigide, sans même regarder par terre, comme si elle n'était pas sûre que les livres vaillent la peine d'être ramassés.
Je réussis à ne pas rire.
Il n'y avait personne pour me voir ; je fus à ses côtés en un instant, et eus rassemblé ses livres avant qu'elle ne regarde par terre.
Elle se pencha à moitié, me vit, et se figea. Je lui tendis ses livres, en prenant garde à ce que ma peau glacée ne touche pas la sienne.
- Merci, dit-elle d'une voix glaciale et sévère.
Son ton ramena mon irritation.
- Je t'en prie, lui répondis-je tout aussi froidement.
Elle se releva et s'éloigna d'un pas lourd vers son cours suivant.
Je la suivis du regard jusqu'à ne plus pouvoir voir son visage empreint de colère.
Le cours d'espagnol passa en un éclair. Mme Goff n'interrogea pas mon air absent – elle savait que mon espagnol était meilleur que le sien, et elle me laissa tranquille – me permettant de songer.
Donc, je ne pouvais pas ignorer la fille. Cela au moins était évident. Mais cela voulait-il dire que je n'avais d'autre choix que de la détruire ? Cela ne pouvait pas être le seul futur possible. Il devait y avoir un autre choix. Je cherchai à trouver un moyen...
Je ne prêtai pas vraiment attention à Emmett avant la fin de l'heure. Il était curieux – Emmett n'était pas particulièrement intuitif quand il s'agissait des humeurs des autres, mais il avait perçu le changement évident en moi. Il se demandait ce qui s'était passé pour que j'eusse retiré le masque permanent d'humeur massacrante de mon visage. Il essaya d'identifier le changement, et décida finalement que j'avais l'air plein d'espoir.
Plein d'espoir ? Était-ce ce de quoi j'avais l'air, vu du dehors ?
Je réfléchis à l'idée d'espoir en marchant avec lui vers la Volvo, me demandant exactement ce que je pouvais espérer.
Mais je ne réfléchis pas longtemps. Sensible comme je l'étais aux pensées autour de la fille, le son du nom de Bella dans les pensées de... de mes rivaux, je suppose que je devais l'admettre, attira mon attention. Éric et Tyler, ayant entendu parler – avec beaucoup de satisfaction – de l'échec de Mike, se préparaient à jouer leurs coups.
Éric était déjà en place, appuyé contre sa camionnette, où elle ne pourrait pas l'éviter. Tyler était sorti en retard de son cours, le professeur rendant un devoir, et il était désespéré de pouvoir encore la rattraper avant qu'elle ne s'échappe.
Je devais absolument voir cela.
- Attends les autres ici, d'accord ? murmurai-je à Emmett.
Il me scruta, soupçonneux, avant de hausser les épaules et d'acquiescer.
Il a perdu la raison, pensa-t-il, amusé par mon étrange demande.
Je vis Bella sortir du gymnase, et attendis à un endroit où elle ne me verrait pas la regarder passer. Alors qu'elle s'approchait de l'embuscade d'Éric, j'avançai à grands pas, mesurant exactement mes pas pour passer à côté d'elle au bon moment.
- Salut, Éric, l'entendis-je appeler d'une voix amicale.
Brusquement, sans que je m'y attende, je me sentis très anxieux. Et si cet adolescent dégingandé à la peau malsaine lui plaisait d'une façon ou d'une autre ?
Éric avala bruyamment sa salive, sa pomme d'Adam dansant de haut en bas.
- Salut, Bella.
Elle ne semblait pas consciente de sa nervosité.
- Quoi de neuf ? demanda-t-elle, ouvrant la porte de sa camionnette sans voir son expression terrifiée.
- Euh, je me demandais juste... si tu voulais venir au bal de printemps avec moi ?
Sa voix se cassa.
Elle le regarda enfin. Était-elle prise au dépourvu, ou contente ? Éric n'osait pas rencontrer son regard, je ne pouvais donc pas voir son visage dans ses pensées.
- Je croyais que c'étaient les filles qui invitaient les garçons, dit-elle, ayant l'air de se démonter.
- Eh bien, oui, acquiesça-t-il, l'air misérable.
Ce garçon me faisait pitié plus qu'il ne m'irritait comme le faisait Mike Newton, mais je ne réussis pas à éprouver de la sympathie pour son angoisse avant que Bella ne lui eût répondu d'une voix douce.
- Merci de m'inviter, mais je serai à Seattle ce jour-là.
Il avait déjà entendu cela; c'était quand même une déception.
- Oh, bredouilla-t-il, osant à peine lever ses yeux au niveau de son nez. Peut-être la prochaine fois.
- Bien sûr, acquiesça-t-elle.
Elle se mordit ensuite la lèvre, comme si elle regrettait de lui laisser de l'espoir. J'aimai cela.
Éric s'effondra sur lui-même et s'éloigna à grands pas, dans la mauvaise direction pour rejoindre sa voiture, sa seule pensée étant de s'échapper.
Je passai à côté d'elle à ce moment-là, et entendis son soupir de soulagement. Je ris.
Elle se retourna à ce son, mais je regardai droit devant moi, essayant d'empêcher mes lèvres de trahir mon amusement.
Tyler était derrière moi, courant presque dans sa hâte de la rattraper avant qu'elle ne puisse s'en aller. Il était plus hardi et confiant que les deux premiers ; il n'avait attendu pour s'approcher de Bella que par respect pour Mike qui clamait son antériorité.
Je voulais qu'il réussisse à la rattraper pour deux raisons. Si – comme je commençais à le suspecter – toute cette attention contrariait Bella, je voulais savourer sa réaction. Mais, si ce n'était pas cela – si l'invitation de Tyler était celle qu'elle attendait – alors je voulais le savoir aussi.
Je mesurais Tyler Crowley comme un rival, tout en sachant que c'était mal de le faire. Il avait l'air banal et ennuyeux pour moi, mais que savais-je des préférences de Bella ? Peut-être aimait-elle les garçons banals...
Je frémis à cette pensée. Je ne serais jamais un garçon banal. Comme c'était bête de ma part de vouloir me poser comme rival pour son affection. Comment pourrait-elle jamais se soucier de quelqu'un qui était, sur tous les plans, un monstre ?
Elle était trop bonne pour un monstre.
J'aurais dû la laisser s'échapper, mais ma curiosité inexcusable me garda de faire la bonne chose. Encore une fois. Mais, et si Tyler manquait sa chance maintenant, seulement pour la contacter plus tard, quand je n'aurais aucune chance de savoir ce qui en résulterait ? Je déboîtai ma Volvo dans le passage étroit, bloquant sa sortie.
Emmett et les autres étaient en route, mais il leur avait décrit mon étrange attitude, et ils marchaient lentement, essayant de déchiffrer ce que je faisais.
Je regardai la fille dans mon rétroviseur. Elle fixait d'un regard noir l'arrière de ma voiture sans rencontrer mon regard, ayant l'air de souhaiter conduire un tank plutôt qu'une vieille Chevy toute rouillée.
Tyler se précipita vers sa voiture et prit sa place dans la file derrière elle, reconnaissant pour mon attitude inexplicable. Il lui fit un signe, essayant d'attirer son attention, mais elle ne le remarqua pas. Il attendit un moment, puis laissa sa voiture, allant flâner près de la vitre passager de la voiture de Bella. Il tapa contre la vitre.
Elle sursauta, puis le fixa, confuse. Après une seconde, elle baissa la vitre à la main, apparemment avec difficulté.
- Je suis désolée, Tyler, dit-elle, irritée. Je suis coincée derrière Cullen.
Elle prononça mon nom de famille d'une voix dure – elle était toujours en colère contre moi.
- Oh, je sais, dit Tyler, pas du tout dissuadé par l'évidente mauvaise humeur de Bella. Je voulais juste te demander quelque chose pendant qu'on est coincés ici.
Son sourire était culotté.
Je fus satisfait de la façon dont elle blêmit en comprenant ce qu'il allait faire.
- Voudrais-tu me demander d'aller au bal de printemps avec toi ? demanda-t-il, aucune pensée de défaite dans sa tête.
- Je ne serai pas en ville, Tyler, lui dit-elle, sa voix toujours pleinement irritée.
- Oui, Mike m'a dit ça.
- Dans ce cas pourquoi... commença-t-elle.
Il haussa les épaules.
- J'espérais que c'était juste une excuse facile.
Ses yeux brillèrent un moment, puis se refroidirent.
- Désolée, Tyler, dit-elle, n'ayant pas du tout l'air désolé. Je ne serai réellement pas là.
Il accepta cette excuse, son assurance intacte.
- C'est pas grave. On a toujours le bal de promo.
Il se pavana jusqu'à sa voiture.
J'avais eu raison d'attendre pour voir ça.
L'expression horrifiée sur son visage n'avait pas de prix. Elle me disait ce que je ne devais pas avoir besoin de savoir si désespérément – qu'elle ne ressentait rien pour ces mâles humains qui espéraient lui faire la cour.
Et puis, son expression était probablement la chose la plus drôle que j'ai jamais vue.
Ma famille arriva à ce moment-là, confus par le fait que j'étais, pour changer, en train de me tordre de rire plutôt que d'assassiner du regard tout ce qui bougeait.
Qu'est-ce qu'il y a de si drôle ? voulut savoir Emmett.
Je secouai juste la tête tout en étant pris d'une nouvelle vague de rire quand Bella fit monter le régime de sa bruyante camionnette avec colère. Elle avait l'air de penser à nouveau à son tank.
- Allons-y ! siffla impatiemment Rosalie. Arrête de faire l'idiot. Si tu peux.
Ses paroles ne m'agacèrent pas – je m'amusais trop. Mais je fis ce qu'elle demandait.
Personne ne me parla sur la route du retour. Je continuai à rire tout bas de temps en temps, en repensant à la tête de Bella.
Au moment de tourner dans le chemin qui menait à la maison – accélérant maintenant qu'il n'y avait plus aucun témoin – Alice ruina ma bonne humeur.
- Bon, je peux parler à Bella maintenant ? demanda-t-elle soudainement, sans considérer ses paroles avant de les prononcer, ne me donnant ainsi aucun avertissement.
- Non, répliquai-je sèchement.
- Pas juste ! Qu'est-ce que j'attends ?
- Je n'ai rien décidé, Alice.
- Mais bien sûr que si, Edward.
Dans sa tête, les deux destins de Bella étaient de nouveau clairs.
- À quoi bon apprendre à la connaître ? murmurai-je, soudainement morose. Si je vais la tuer de toute façon ?
Alice hésita une seconde.
- Tu n'as pas tort, admit-elle.
Je pris le dernier virage en épingle à cheveux à cent cinquante kilomètre-heure, puis freinai pour m'arrêter à deux centimètres du mur noir du garage.
- Savoure ta course, dit fièrement Rosalie alors que je m'extrayais de la voiture.
Mais je n'allais pas courir cette nuit. J'allais chasser.
Les autres s'étaient préparés à aller chasser demain, mais je ne pouvais pas me permettre d'être assoiffé maintenant. J'en fis trop, buvant plus que de raison, m'empiffrant à nouveau – un petit troupeau de cerf et un ours que je fus chanceux de trouver aussi tôt dans l'année. J'étais si plein que c'en était inconfortable. Pourquoi n'était-ce pas assez ? Pourquoi son odeur devait-elle être plus forte que tout le reste ?
Je devais chasser pour me préparer au jour suivant, mais, alors que j'étais trop plein pour chasser à nouveau et que le soleil était encore loin de percer, je sus que le jour suivant était trop loin.
Mes nerfs s'affolèrent lorsque je me rendis compte que j'étais parti rejoindre la fille.
Je me disputai avec moi-même tout le long du trajet de retour à Forks, mais ce fut mon côté le moins noble qui l'emporta, et je suivis mon plan indéfendable. Le monstre était là, mais bien nourri. Je savais que je resterais à une distance raisonnable d'elle. Je voulais juste savoir où elle était. Je voulais juste voir son visage.
Il était minuit passé, et la maison de Bella était sombre et calme. Sa camionnette était garée à côté de la voiture de fonction de son père sur la place de parking. Il n'y avait pas de pensée éveillée dans les environs. Je regardai la maison pendant un moment depuis la pénombre de la forêt qui longeait la façade est. L'entrée principale devait probablement être fermée – cela ne poserait aucun problème, excepté qu'il valait mieux que je ne laisse pas de trace de mon passage. Je décidai d'essayer la fenêtre en premier. Presque personne ne se donnait la peine d'y installer des sécurités.
Je traversai la route déserte et escaladai la façade en une demi-seconde. Pendu d'une main à l'avant-toit de la fenêtre, je regardai à travers la vitre, et mon souffle se coupa.
C'était sa chambre. Je pouvais la voir dans le petit lit une place, ses couvertures sur le sol et ses draps ondulants autours de ses jambes. Alors que je regardais, elle s'agita et mit un bras sur sa tête. Elle ne ronflait pas, en tout cas pas cette nuit. Avait-elle senti le danger près d'elle ?
La voyant se retourner à nouveau, je me dégoûtais. En cet instant, je ne valais pas mieux qu'un pervers voyeur. Je n'étais rien d'autre. J'étais pire, bien pire.
Je détendis mes phalanges, sur le point de me laisser tomber, mais avant cela je m'autorisai un long regard sur son visage.
Il n'était pas calme. Le petit creux était à nouveau entre ses sourcils et les coins de ses lèvres étaient tournés vers le bas. Ses lèvres tremblèrent, puis se séparèrent.
- Ok, Maman, murmura-t-elle.
Bella parlait dans son sommeil.
Ma curiosité bondit, dépassant de loin ma répugnance pour ce que j'étais en train de faire. Cette petite lucarne vers ses pensées inconscientes et sans défense était incroyablement tentante.
Je testai la fenêtre ; elle n'était pas verrouillée, mais elle grinçait, sûrement qu'elle n'avait pas été ouverte depuis longtemps. Je la fis glisser lentement, terrorisé à chaque petit grincement de la charpente de métal. La prochaine fois, j'amènerais de l'huile...
La prochaine fois ? Je secouai la tête, dégoûté à nouveau.
Je me glissai lentement à l'intérieur.
Sa chambre était petite – désorganisée mais propre. Il y avait des livres empilés sur le sol à côté de son lit, leur reliure me tournant le dos, et des CD s'étalaient près de son modeste lecteur – le disque du dessus n'était qu'un boîter vide. Des piles de papiers entouraient un ordinateur qui aurait mérité sa place dans un musée réservé aux technologies obsolètes. Des chaussures parsemaient le parquet.
Je désirais ardemment aller lire les titres de ses livres et de ses disques, mais je m'étais promis de rester à bonne distance, alors à la place, j'allai m'installer dans le rocking-chair dans un coin de la pièce.
L'avais-je vraiment un jour trouvée banale ? Je pensai à ce premier jour, et à mon dégoût pour tous ces garçons immédiatement intrigués par elle. Mais à présent que je me souvenais de la manière dont son visage avait été représenté dans leur esprit, je ne pouvais comprendre pourquoi je ne l'avais pas immédiatement trouvé belle. Ça semblait si évident.
À présent que je la regardais – avec ses cheveux sombres ondulant sauvagement autour de son visage pâle, vêtue de son T-shirt élimé et plein de trous et de son vieux pantalon de jogging, ses membres détendus, ses lèvres pleines légèrement entrouvertes – elle me coupait le souffle. Du moins l'aurait-elle fait, pensai-je avec humour, si j'avais respiré.
Elle ne parla plus. Peut-être que son rêve était terminé.
J'admirai son visage tout en essayant de penser à un moyen de rendre l'avenir supportable.
La blesser n'était pas supportable. Cela voulait-il dire que mon seul choix était d'essayer de partir à nouveau ?
Les autres ne m'en blâmeraient pas à présent. Mon absence ne mettrait personne en danger. Personne n'aurait de soupçons, personne ne ferait le lien avec l'accident.
J''hésitai comme j'avais hésité cet après-midi, et rien ne semblait possible.
Je ne pouvais pas espérer rivaliser avec les jeunes humains, que ces humains-là l'attirent où pas. J'étais un monstre. Comment pourrait-elle me voir autrement ? Si jamais elle venait à savoir la vérité à mon sujet, cela l'effraierait et l'éc½urerait. Comme les victimes présumées dans les films d'horreur, elle s'enfuirait en hurlant.
Je me souvins de ce premier jour en biologie... oui, elle s'enfuirait ; et elle aurait bien raison.
Il était complètement débile d'imaginer que si je l'avais invitée à ce bal ridicule, elle aurait annulé ses plans et accepté ma proposition.
Je n'étais pas celui à qui elle allait dire oui. C'était quelqu'un d'autre, quelqu'un d'humain et de chaud. Et je ne pourrais même pas me permettre – ce jour-là, lorsqu'elle aurait dit oui – de le traquer et de le tuer, parce qu'elle le mériterait, qui qu'il soit. Elle méritait le bonheur et l'amour plus que quiconque.
Je lui devais d'agir pour le mieux à présent. À présent que je ne pouvais plus prétendre être sur le point de l'aimer.
Après tout, cela importait peu, si je partais, parce que Bella ne pourrait jamais me voir comme je désirais qu'elle me vît. Elle ne me verrait jamais comme quelqu'un dont elle pourrait tomber amoureuse.
Jamais.
Est-ce qu'un c½ur mort et gelé pouvait encore se briser ? Le mien en semblait capable.
- Edward, dit Bella.
Je me figeai, regardant ses yeux clos.
M'avait-elle vu, était-elle éveillée ? Elle semblait endormie, mais sa voix avait été si claire...
Elle soupira calmement, et bougeant à nouveau, se roulant sur le côté.
- Edward... répéta-t-elle doucement.
Elle rêvait de moi.
Est-ce qu'un c½ur mort et gelé pouvait battre à nouveau ? Le mien en semblait capable.
- Reste, soupira-t-elle. Ne pars pas. Je t'en prie...ne pars pas.
Elle rêvait de moi, et ce n'était même pas un cauchemar. Elle voulait que je reste avec elle, là dans son rêve.
Je débattis pour trouver des mots pour nommer les sensations qui se déversèrent en moi, mais aucun mot n'était assez fort pour les contenir. Pendant un long moment, je m'y noyai.
Quand je refis surface, je n'étais pas le même homme qu'avant.
Ma vie était un minuit éternel et immuable. Pour moi, c'était inévitable, il serait toujours minuit. Alors comment était-il possible que le soleil se lève, là maintenant, au milieu de ce minuit ?
A l'instant où j'étais devenu vampire, échangeant mon âme et ma mortalité pour l'immortalité la douleur brûlante de la transformation, j'avais été littéralement gelé. Mon corps s'était transformé en quelque chose qui s'apparentait plus à de la pierre qu'à de la chair, dure et immobile. Ma conscience, aussi, s'était gelée, ma personnalité, mes goûts et mes dégoûts, mes désirs et mes répugnances ; tout s'était figé.
C'était la même chose pour chacun de nous. Nous étions tous figés. Des pierres vivantes.
Quand un changement survenait en nous, c'est une chose rare et permanente. Je l'ai vu chez Carlisle, puis plus tard chez Rosalie. L'amour les avait changés d'une façon permanente, éternelle. Plus de quatre-vingts ans s'étaient écoulés depuis que Carlisle avait trouvé Esmé,e et il continuait à la regarder avec les yeux incrédules du premier amour. Il en serait ainsi pour l'éternité.
De même que pour moi. J'allais aimer cette humaine, si fragile et délicate, pour le restant de mon existence sans limite.
J'admirais son visage, sentant cet amour pour elle s'ancrer dans chaque portion de mon corps de pierre.
Elle dormait calmement à présent, un petit sourire aux lèvres.
Tout en la regardant, je commençai à comploter.
Je l'aimais, alors j'allais essayer d'être assez fort pour la quitter. Je savais que je n'étais pas assez fort pour le moment. J'allais travailler ce point. Mais peut-être étais-je assez fort pour faire changer le futur de cap.
Alice avait vu deux avenirs pour Bella, et à présent je comprenais les deux.
L'aimer ne m'empêcherait pas de la tuer, si je me laissais faire des erreurs.
Je ne pouvais plus sentir le monstre à présent, je ne le trouvais plus, nulle part en moi. Peut-être que l'amour l'avait réduit au silence. À présent, si je la tuais, ce ne serait pas intentionnel, seulement un effroyable accident.
J'allais devoir être extrêmement prudent. Je ne devrais jamais, jamais baisser ma garde. J'allais devoir contrôler chacune de mes inspirations, chacun de mes mouvements. J'allais devoir respecter une distance de sécurité permanente.
Je n'allais pas faire d'erreur.
Je compris enfin le second futur. J'avais été dérouté par cette vision – que pouvait-il bien se passer pour que Bella se retrouve prisonnière de cette demi-vie immortelle ? Mais à présent – dévasté de désir pour cette fille – je pouvais comprendre comment je pourrais, dans un élan d'impardonnable égoïsme, implorer mon père de me faire cette faveur. L'implorer de lui prendre et sa vie et son âme pour que je puisse la garder près de moi pour toujours.
Elle méritait mieux.
Mais je vis un autre avenir, un fil extrêmement fin et fragile sur lequel je pourrais peut-être marcher, si je savais garder l'équilibre.
Pouvais-je faire cela ? Être avec elle et la garder humaine ?
Délibérément, je pris une profonde inspiration, puis une autre, laissant son arôme me déchirer comme un feu sauvage. Sa chambre débordait de son parfum, sa fragrance restait accrochée à chaque objet. Ma tête me tournait mais je combattis le vertige. Je devais m'y habituer, si je voulais essayer d'avoir une quelconque relation avec elle. Je pris une autre bouffée d'air brûlant.
Je la regardai dormir jusqu'à ce que le soleil se lève derrière les nuages à l'est, complotant contre moi.


Je rentrai à la maison juste après le départ des autres pour le lycée. Je me changeai rapidement, ignorant le regard interrogateur d'Esmée. Elle avait vu comme mon visage rayonnait, et cela l'avait autant soulagée qu'inquiétée. Ma longue mélancolie lui avait fait de la peine, et elle était heureuse de voir que ma douleur semblait s'en être allée.
Je courus jusqu'au lycée, arrivant quelques secondes après mes semblables. Ils ne se retournèrent pas, alors qu'Alice au moins savait que je me tenais dans le bois qui longeait la chaussée. J'attendis que personne ne regarde, puis sortis du bois comme si de rien n'était pour arriver au milieu des nombreuses voitures.
J'entendis la camionnette de Bella gronder près du virage, et m'arrêtai derrière une Suburban, d'où je pouvais voir sans être vu.
Elle roula en direction du parking, fixant ma Volvo un long moment avant de se garer à l'une des places les plus éloignées de ma voiture, en fronçant les sourcils.
Il était étrange de se rappeler qu'elle était probablement toujours fâchée contre moi ; avec de bonnes raisons.
J'avais envie de me moquer de moi, ou de me gifler. Tout mon complot ainsi que mes plans étaient entièrement caduques si de son côté elle n'éprouvait rien pour moi, n'est-ce pas ? Son rêve avait sûrement dû porter sur quelque chose de complètement banal. Je n'étais qu'un crétin arrogant.
De toute façon, il valait mieux pour elle qu'elle ne ressente rien pour moi. Cela ne m'empêcherait pas de la harceler, mais ça l'avertirait en tout cas que je la harcelais. Je lui devais bien ça.
J'avançai dans sa direction silencieusement, me demandant quel était le meilleur moyen de l'approcher.
Elle me facilita la tâche. Les clés de sa voiture glissèrent de ses doigts alors qu'elle sortait de sa camionnette, et tombèrent dans une flaque d'eau.
Elle se pencha, mais j'arrivai le premier, les attrapant avant qu'elle n'ait eu à plonger ses doigts délicats dans l'eau froide.
Je m'adossai à sa camionnette pendant qu'elle se redressait avant de se raidir.
- Pour quelle raison as-tu fait ça ? brailla-t-elle.
Oui, elle était toujours fâchée.
- Fait quoi ? demandai-je en lui tendant ses clés.
Elle tendit sa main, et je laissai tomber les clés dans sa paume. Je pris une profonde inspiration, engloutissant son odeur.
- Surgi à l'improviste, précisa-t-elle
- Bella, je ne suis quand même pas responsable si tu es particulièrement inattentive.
Mes paroles étaient humoristiques, c'était presque une blague. Y'avait-il quelque chose qu'elle ne remarquait pas ?
Avait-elle remarqué, par exemple, comme ma voix avait enveloppé son nom, comme une caresse ?
Elle me regarda, n'appréciant pas mon humour. Son rythme cardiaque s'emballa – de colère ? De peur ? Après un moment, elle regarda le sol.
- Pourquoi ce bouchon, hier soir ? demanda-t-elle, sans me regarder. Je croyais que tu étais censé te comporter comme si je n'existais pas, pas t'arranger pour m'embêter jusqu'à ce que mort s'ensuive.
Très fâchée. J'allais faire un effort pour arranger les choses avec elle. Je me souvins avoir résolu d'être digne de confiance...
- Je rendais service à Tyler, histoire de lui donner sa chance.
Puis je ris. Je ne pus m'en empêcher, repensant à la tête qu'elle avait faite.
- Espèce de... haleta-t-elle, puis elle s'interrompit, apparemment trop furieuse pour finir.
La voilà : cette expression, exactement la même. Je retins un nouveau rire. Elle était déjà assez hors d'elle comme ça.
- Et je ne prétends pas que tu n'existes pas, finis-je.
C'était ainsi que je devais m'y prendre : rester sur le ton de la conversation, la taquiner. Elle ne comprendrait pas si je lui montrais mes véritables sentiments. Ça l'effraierait. Je devais maîtriser mes sentiments, garder les choses au clair.
- C'est donc bien ma mort que tu souhaites, puisque le fourgon de Tyler n'y a pas suffi !
Un éclair de colère me traversa. Pouvait-elle réellement penser une chose pareille ? Il était irrationnel de ma part d'être si offensé, elle ne savait rien de la transformation qui s'était opérée en moi durant la nuit. Mais j'étais tout de même en colère.
- Bella, tu es complètement absurde, assénai-je.
Elle rougit et me tourna le dos. Elle commença à s'éloigner.
Remords. Je n'avais pas le droit de lui en vouloir.
- Attends ! suppliai-je.
Elle ne s'arrêta pas, alors je la rattrapai.
- Désolé pour ces paroles désagréables. Non qu'elles soient fausses (parce qu'il était bel et bien absurde de penser que je puisse vouloir sa mort) mais je n'étais pas obligé de les dire.
- Et si tu me fichais la paix, hein ?
Crois moi, voulais-je lui répondre, j'ai essayé.
Et, à propos, je suis désespérément amoureux de toi.
Reste clair.
- Je voulais juste te poser une question, c'est toi qui m'as fait perdre le fil, dis-je en riant.
Je venais d'avoir une idée lumineuse.
- Souffrirais-tu d'un dédoublement de la personnalité ? demanda-t-elle.
Cela y ressemblait fort, en effet. J'étais plutôt lunatique, à cause de toutes ces nouvelles émotions qui me traversaient.
- Voilà que tu recommences, lui fis-je remarquer.
- Très bien, soupira-t-elle. Vas-y, pose-la, ta question.
- Je me demandais si, samedi de la semaine prochaine... (Je vis le choc traverser son visage, et retins un autre rire), tu sais, le jour du bal...
Elle m'interrompit, me regardant enfin dans les yeux.
- Essaierais-tu d'être drôle, par hasard ?
Oui !
- Et si tu me laissais terminer ?
Elle attendit en silence, ses dents mordant doucement sa lèvre inférieure.
Cette vue attira mon attention pendant une seconde. Cela provoqua d'étranges réactions au plus profond de mon enveloppe charnelle jusqu'alors oubliée. Je tentai de les mettre de côté pour pouvoir me concentrer sur mon rôle.
-J'ai appris que tu allais à Seattle, ce jour là, et j'ai pensé que tu avais peut-être besoin d'un chauffeur, lui proposai-je.
Je réalisai que, mieux que de l'interroger sur ses projets, je lui demandais de m'inclure dedans.
Elle me regarda, choquée.
- Quoi ?
- As-tu envie qu'on t'accompagne là-bas ?
Seul dans une voiture avec elle... Ma gorge me brûla à cette seule pensée. Je pris une longue inspiration. Prends-en l'habitude...
- Qui donc ? me demanda-t-elle, ses yeux montrant à nouveau cette expression abasourdie.
- Moi, évidemment, dis-je lentement.
- Pourquoi ?
Était-il vraiment aussi étonnant que je veuille passer du temps avec elle ? Elle avait vraiment dû interpréter mon ancienne attitude de la pire manière qui soit.
- Disons, fis-je aussi naturellement que possible, que j'avais l'intention de me rendre à Seattle dans les semaines à venir et, pour être honnête, je ne suis pas persuadé que ta camionnette tiendra le coup.
Il semblait plus prudent de continuer à la taquiner plutôt que de me permettre d'être sérieux.
- Ma camionnette marche très bien, merci beaucoup, dit-elle de la même voix surprise.
Elle recommença à marcher. Je ne la lâchai pas d'une semelle.
Elle n'avait pas vraiment dit non, alors j'insistai.
Dirait-elle non? Que ferais-je si elle refusait?
- Mais un seul réservoir te suffira-t-il ?
- Je ne vois pas en quoi ça te concerne.
Ce n'était toujours pas un non. Et son c½ur recommençait à s'emballer, sa respiration à s'accélérer.
- Le gaspillage des ressources naturelles devrait être l'affaire de tous.
- Franchement, Edward ! Ton comportement m'échappe. Je croyais que tu ne désirais pas être mon ami.
Un frisson de ravissement me prit quand elle prononça mon nom.
Comment pouvais-je répondre clairement à cela tout en restant honnête ? Bon, il était plus important que je sois honnête. Au moins en ce qui concernait ce sujet.
- J'ai dit que ce serait mieux que nous ne le soyons pas, pas que je n'en avais pas envie.
- Ben tiens ! Voilà qui éclaire ma lanterne ! railla-t-elle.
Elle s'arrêta, sous l'auvent de la cantine, et rencontra mon regard à nouveau. Son c½ur s'affola. Avait-elle peur ?
Je pris un grand soin à choisir mes mots. Non, je ne pouvais la quitter, mais peut-être serait-elle assez intelligente pour me quitter, elle, avant qu'il ne soit trop tard.
- Il serait plus... prudent pour toi de ne pas être mon amie.
Puis, en plongeant dans les profondeurs de chocolat fondu de ses yeux, je perdis ma désinvolture. Les mots que je prononçai en suite brûlèrent d'une trop grande ferveur.
- Mais j'en ai assez d'essayer de t'éviter, Bella.
Elle arrêta de respirer et, vu le temps qu'elle mit avant de recommencer, cela m'inquiéta. Combien l'avais-je effrayée ? Eh bien, j'allais avoir la réponse.
- Viendras-tu à Seattle avec moi ? demandais-je sans cérémonie.
Elle acquiesça, son c½ur battant la chamade.
Oui. Elle m'avait dit oui. À moi !
Puis ma conscience refit surface. Combien cela allai-t-il lui coûter?
- Tu devrais vraiment garder tes distances, la prévins-je.
M'avait-elle entendu ? Echapperait-elle au futur qui la menaçait ? Pouvais-je faire quoi que ce soit pour la protéger de moi-même ?
Reste clair, m'ordonnai-je.
- On se voit en cours.
Je dus me concentrer pour m'empêcher de courir alors que je m'enfuyais.
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# Posted on Sunday, 16 August 2009 at 2:14 PM